Omer Sevenans naît à Gossoncourt (Goetsenhoven) en Belgique le 31 mars 1920, fils de Théophile Sevenans (1883 – 1962) et Euphrasie Duquet (1886 – 1945). Il a une sœur ainée, Esther, née en 1914. Son père Théophile est le fils de Théodore Sevenans (1841 - 1919), charron originaire de Neerheylissem.
Omer passe sa jeunesse à Gossoncourt, où sa famille à un magasin (également salle de fête) situé Grand Place N°7.
Ci-contre, Théophile et Euphrasie Sevenans-Duquet lors de leur mariage en 1913, suivis d'Esther et Omer en 1922.
Parmi ses amis et connaissances, on reconnait fin des années 30 Roger Louant, pilote à l’aérodrome militaire de Gossoncourt et qui se mariera avec Esther Sevenans.
En 1937, Omer rentre à l’armée via l’école de pilotage militaire de Wevelgem.
Son diplôme obtenu - le cursus durait environ 12 mois - il rejoint l’aérodrome militaire de Nivelles.
Il se fiance peu de temps avant la guerre avec Blanche Tossens, d’Opheylissem. Leur rencontre aurait lieu lors d’un enterrement.
Blanche Tossens est née le 29 mars 1921 à Opheylissem. Après ses primaires, elle étudie à l’école Normale de Heverlée, où elle obtient son diplôme d’enseignante en juin 1939.
Ci-contre, Roger Louant à l'aérodrome de Gossoncourt, fin des années 30. Sivi de Blanche Tossens vers 1937 à Opheylissem (à l'arrière du magasin Delhaize), probablement en uniforme de l’école normale d’Heverlée
Mon histoire commence un jour de printemps 1940 dans un petit aérodrome de province, à quelques centaines de mètres de la vieille cité de Nivelles.
Le terrain couvert d’une herbe, avec un profond et dangereux vallonnement n’avait pas l’ampleur des bases d’aujourd’hui. Et pourtant, à l’époque, c’était une base de chasse où le personnel vivait heureux entre un mess confortable pas plus grand qu’un mouchoir de poche et le bloc où se trouvaient les chambres. Même Les avions étaient à la mesure de l’aérodrome…C’étaient de petits biplans italiens, des Fiat CR42, dans lesquels le pilote, tête en dehors de l’habitacle, tirait à la mitrailleuse à travers les pales de l’hélice, comme au bon vieux temps de la première guerre. C’étaient les célèbres escadrilles des Cocottes, un peu en retard sur les progrès de la technique. Ils auraient fait splendide figure dix ans plus tôt.
En une matinée, la paix qui avait régné si longtemps au-dessus de Nivelles, la quiétude de la vie de garnison, fut balayée par un grand vent de tempête qui vint de l’Est.
Aérodrome de Nivelles, vers 1939
Contexte historique[1] : L’aérodrome de Nivelles fut initialement implanté par l’armée allemande durant l’occupation en 1917, avant d’être investi par l’armée belge à la suite de l’Arrêté Royal du 10 Avril 1922. Le 13 Octobre 1923, le 5ème Groupe aéronautique belge, celui des “Cocottes”, basé auparavant à Schaffen près de Diest, prend ses nouveaux quartiers à Nivelles.
Les appareils principaux à Nivelles en 1940 étaient des Fiat CR42 et des Fairey Firefly. En effet, courant 1938, l’Etat Major belge devant la montée tant en puissance qu’en performances de la Luftwaffe allemande, décida, d’acquérir au plus vite un nouvel appareil de chasse performant destiné à remplacer les Firefly, totalement usés et périmés. Le choix s’était porté sur une quarantaine de Brewsters Buffalo fabriqués aux Etats-Unis. Handicap quasi insurmontable : le délai de livraison était beaucoup trop long !! On parle de deux années, ce qui contraint l’Etat-Major à se rabattre sur une solution intermédiaire consistant à ne plus solliciter que l’industrie aéronautique implantée en Europe. Seule, l’Italie put répondre aux délais ultra courts imposés à la commande.
Ce seront donc finalement des chasseurs Fiat CR-42 qui équiperont les escadrilles de Nivelles. Le contrat porte sur quarante exemplaires avec, à la clé, toute une série de compensations. Toutefois, seulement 32 appareils seront livrés entre début mars et fin avril 1940. Willy Coppens d’Houthulst, auteur d’un rapport sur le Fiat CR-42 (dépassé, trop légèrement armé, difficile à entretenir...) dans le cadre de sa mission d’Attaché de l’Air à Rome, ne put accepter cette décision d’achat : il démissionna de son poste de commandement et quitta tout simplement l’Armée.
[1] Source : L’aérodrome de Nivelles, 1917 – 1962 45 années de présence en terres aclotes, Georges Lecoq.
Fiat CR42, Nivelles
Fairey Firefly, Nivelles
10 mai 1940 - C’est vers une heure du matin qu’Albert Van Heck (+12/10/1943) m’a réveillé en tambourinant comme un sourd à la porte de ma chambre. Croyant à une blague d’un copain rentrant un peu tard de la ville, j’hésite à répondre. Mais comme la porte est secouée par une main solide, je rejette les couvertures, interpelle ce maudit déranger du sommeil des autres.
· Qu’est-ce qu’il y a?
· C’est Albert. Lève-toi vite. C’est l’alerte.
· La barbe, si tu ne trouves rien de mieux comme blague, va te coucher.
· Mais non, insiste la voix, ce n’est pas des blagues. Je t’assure.
Il y a un tel accent de vérité dans la voix du pauvre Albert que je me décide de sortir du lit. Les yeux que je ne peux tenir ouverts me font mal. En hâte je passe mon pantalon et veston et sors dans le couloir où des ombres galopent dans la lueur d’une faible lampe.
Siraut que je rencontre à l’extérieur du bloc, et qui est officier de garde, me confirme la chose et m’assure qu’en fait d’alerte c’est mieux : c’est la guerre. Je suis un peu abasourdi. Evidement comme tout le monde, j’y ai pensé, je savais qu’un jour ou l’autre « ils allaient venir », surtout que nous étions mobilisés depuis novembre 1939.
Et puis tout à coup ils arrivent tout simplement.
Tout en me dirigeant vers le poste de commandement de l’escadrille, je ne peux m’empêcher de penser à ma famille. Que vont-ils devenir ? Bah ! les Français et les Anglais vont venir nous aider et on tiendra les Boches sur le canal Albert en attendant. Au poste de commandement on nous a dit que nous devons nous tenir prêts à partir à l’aube afin de dégager le terrain, selon les ordres prévus. Celui-ci, trop connu, sera plus que certainement bombardé dès que l’aube viendra.
Je suis retourné dans ma chambre pour en enlever mes objets les plus précieux et les glisser dans ma valise. Peut-être reviendrait-on ? Je n’y compte pas trop et c’est avec un léger serrement au cœur que je jette un dernier coup d’œil sur la chambre, la « calle » comme nous disions, où je viens de vivre heureux pendant ces derniers mois.
Vers 6h. les Allemands attaquèrent l’aérodrome. Les Dornier se présentèrent comme à l’exercice au-dessus de la plaine qui se défendait avec un seul canon. L’attaque fut brutale et rapide. Les dégâts furent importants. Tout le monde s’attendait à un assaut général, personne ne prévoyait des attaques particulières. Aussi les avions étaient-ils restés alignés devant les hangars.
Je cours m’abriter dans un abri de fortune derrière le bloc logement officier à environ 300 mètres des hangars et à 50 mètres de la grand-route. L’abri est secoué par les explosions et les derniers passants courent pour sauver leur vie. Rapidement les explosions se rapprochent, les carreaux des fenêtres d’en face éclatent en mille morceaux. Un soldat se traine le long des murs et se cache dans l’encoignure d’une porte qui nous faisait face, en essayant de l’ouvrir.
Soudain la clenche tourne, la porte s’ouvre sous la poussée et il tombe, effrayé, à l’intérieur du bâtiment, comme une trappe, que le souffle d’une bombe referme aussitôt.
Heureusement le bombardement cesse après 40 minutes et timidement chaque rescapé met le nez dehors comme après l’orage pour mesurer les dégâts. Curieux. Puis nous courûmes à l’aérodrome. Un pénible spectacle nous y attendait.
Devant nous, le sergent Devos arrive à notre rencontre. Surpris par le bombardement il n’avait eu que le temps de jeter sa moto contre le talus et de se planquer tout à côté dans le fossé qui longe la route. A un moment il sentit les éclats s’enfoncer dans le havresac qu’il portait au dos, mais les shrapnels[1] s’arrêtèrent à temps. Devant les hangars nous aurions été criblés d’éclats, écrasés ou en feu. Au corps de garde, le clairon, le caporal Smeyt semble avoir été coupé en deux à la ceinture par une hache. Et ce qui reste au-dessous pend par les pieds aux lances de la grille d’entrée. Le facteur, le sergent Valise, précipité sans doute par le souffle d’une explosion s’est raplati contre le mur d’une façon saisissante : il avait la taille d’un nain. Les restes du caporal clairon jonchent le parvis de la tour de contrôle. Près de la route, un militaire méconnaissable se mourait dans le fossé. Il n’avait plus de bras, ni de jambes. Sa peau était jaune, bleue et rouge. C’était un véritable épouvantail que nous n’avons pas eu le courage d’achever. C’était l’horreur. Qu’allions nous faire avec des appareils démodés contre des monstres modernes ? Tout ce qui reste du groupe part vers 10h pour Grimbergen, terrain de secours. J’ai envie de prendre ma pauvre tête entre les mains et de pleurer comme un gosse en apprenant que tous nos aérodromes ont été bombardés et mitraillés. Le fort d’Eben Emael[2] a été mis hors de combat par des parachutistes allemands.
Le soir tombe sur notre tristesse.
[1] Obus allemands
[2] Fort belge situé près du village d'Eben-Emael, dans la commune de Bassenge, en province de Liège (en province de Limbourg avant 1963), non loin de la frontière avec les Pays-Bas. Il fut construit entre 1932 et 1935 en tant que pièce maîtresse du nord de la ceinture fortifiée de Liège.
Sa prise rapide par la Wehrmacht les 10 et 11 mai 1940 marqua l'entrée de la Belgique dans la Seconde Guerre mondiale, ainsi que le début de la campagne des 18 jours et de la bataille de France.
Avion Allemand Dornier 17
Aérodrome de Nivelles après les bombardements, mai 1940
Aérodrome de Nivelles après les bombardements, mai 1940
Contexte historique[1] : A l’aube du 10 Mai 1940, le commandement de la Luftflotte II, basée à Cologne, décide d’envoyer quatre groupes d’attaque vers la Belgique afin d’anéantir le plus rapidement possible toute velléité de résistance. En particulier, le IVe Flieger Korps, composé de 96 appareils parmi lesquels Heinkel 111 et Dornier 17 sont majoritaires, a pour mission précise de bombarder les aérodromes belges et leurs abords au moyen d’engins explosifs et incendiaires ; le raid sur Nivelles est confié à trois groupes d’avions composant l’escadre Kampgeschwader 77. Voilà pour les antagonistes.
Vers 04h15 du matin, cette formation impressionnante franchit la frontière, ce qui enclenche automatiquement l’alerte générale. A Nivelles, outre le personnel de la plaine militaire, cela implique aussi la récupération des militaires, pilotes et mécaniciens, logés en ville. Le plan de base prévoit l'évacuation immédiate et totale de l’aérodrome ; il est enclenché sans retard, incluant aussi la mise en alerte des diverses batteries anti-aériennes disposées tout autour du site. La défense sur place n’étant pas à l’ordre du jour, les armes lourdes qui s’y trouvent sont alors démontées et emportées. La totalité des escadrilles, soit 56 appareils en tout en théorie, décollent en relatif bon ordre pour gagner le terrain de campagne qui leur a été assigné. Pour rappel, Brustem, près de Saint-Trond, et Vissenaken. Les mécaniciens rejoindront par la route ou par le train.
Il est 05h10, d’après un témoin oculaire, lorsque les Junckers JU-87 “Stuka” prennent l’alignement pour déverser leurs chapelets de bombes sur la plaine et les bâtiments proches. S’en suivront la destruction de l’aérodrome et d’une partie de Nivelles, qui sera de nouveau bombardé le 14 mai 1940.
[1] Source : L’aérodrome de Nivelles, 1917 – 1962 45 années de présence en terres aclotes, Georges Lecoq.
Avion Allemand Heinkel 111
Nivelles après les bombardements mai 1940
11 mai 1940 - Ayant échappé de justesse aux bombardements allemands la veille et avec la crainte qu’ils reviennent, je ne dors pas de toute la nuit.
Ensemble avec Albert nous restons au bord du terrain, attendant une fois encore le lever du soleil. La nuit est extrêmement calme avec de temps à autre le bruit d’un moteur d’avion dans le lointain. Avec Albert assis près de moi, j’attends un ordre qui ne vient pas.
Comme tout est paisible ici. Rien ne signale la guerre. Pourtant on se bat à l’est. Au milieu de cette scène de désolation une nouvelle nous arrive. Le 1er sergent Delonnoy est mort dans l’ambulance qui l’amenait à l’hôpital, il avait un poumon perforé par une balle. La veille, les Allemands ont forcé le passage du canal Albert entre Hasselt et Maastricht. Voilà deux jours que nous sommes en route pour rejoindre le nouveau point de rassemblement.
C’est la guerre, là il n’y a aucun doute. Mais tous ces gens qui s’affolent, qui pleurent sont des imbéciles. Il faut l’être pour ne pas savoir que les Allemands bluffent, que dans quelques jours, leurs chars en carton seront rejetés en arrière par les alliés, que les Stukas qui hurlent au-dessus de nos têtes toutes les dix minutes en sont à leurs derniers litres d’essence. La presse n’a-t-elle pas dit que le peuple allemand ne voulait pas la guerre et que ses soldats désertaient en masse dans une guerre contre les peuples belge, français et anglais ? Mais en réalité l’imbécile c’était moi. Il fallait l’avoir vu tous ces réfugiés, ces ruines, ces combats d’avions et être resté insouciant et convaincu comme je l’étais, que dans quelques jours cette petite randonnée se terminerait dans la joie d’une victoire et que ceci n’était qu’une aventure de plus dans ma vie de jeunesse, une aventure à laquelle je penserais avec quelques regrets.
Bombardement de Gossoncourt, mai 1940
15 mai 1940 - Au soir de ce 15 mai je me trouvais avec le restant de mon groupe aux environs de Courtrai. J’étais mort de faim et de fatigue. Je me dirigeai vers la ferme que j’avais déjà aperçue en approchant de la route. Personne ne répondit lorsque je frappais à la porte et je me dirigeai vers la grange. Le soleil se couchait lentement, au loin le canon grondait. Brusquement je m’arrêtai. Deux yeux grands ouverts me fixaient, deux yeux immobiles dans la tête d’un homme gisant dans une mare de sang. Ces yeux morts transperçaient tout mon corps. A côté du cadavre gisait un gamin blond d’environ douze ans. La main gauche de l’homme se cramponnait autour de l’essieu d’une charrette à bras. Je m’appuyai sur la charrette qui recula et fit lâcher prise au cadavre. Son bras tomba avec un bruit sourd dans la mare de sang, aspergeant le visage du gamin. Pendant une fraction de seconde, j’eus l’impression que cet horrible spectacle s’animait et je ne pus m’empêcher de pousser un cri d’effroi. Je tremblais de peur et je m’assis sur le bord de la charrette. Je m’y trouvais toujours lorsque l’obscurité envahit enfin cette ferme tragique où la vie semblait s’être éteinte sans que personne ne s’en souciât.
A l’Est les bombardements continuaient, allumant à chaque décharge de nouveaux brasiers. Tout près de Gand je pouvais clairement distinguer les flammes et le ciel coloré d’un rouge sombre et menaçant. Je n’osai pas m’aventurer dans la grange dont le toit était criblé de balles et où je craignais de découvrir d’autres horreurs. Epuisé je m’étendis finalement sur le gazon en dessous d’un arbre où je m’endormis malgré le spectacle cruel qui m’entourait.
Je me suis réveillé miraculeusement frais mais immédiatement conscient que depuis cinq jours la guerre avait réellement commencé.
Chars en carton ou en acier…les Allemands étaient à la côte et ils approchaient de Boulogne. Tout ce qui se trouvait entre ces deux points était pris dans un piège dont la seule issue semblait être la mer. Une idée m’obsédait : ne pas tomber entre les mains des Allemands. Tout à coup, je me rendis compte de ce que cela signifiait, au point d’oublier mes parents, ma famille, mes amis. Il fallait que je m’échappe du cercle dans lequel nous étions piégés.
Exode des Belges vers la France en mai 1940
Des milliers de réfugiés envahissaient les faubourgs des villes. Partout les sirènes des avions à croix gammée hurlaient sauvagement. Ils attaquaient en accumulant les dégâts et les morts. La DCA piquetait de flocons blancs un ciel uniformément bleu. Il faisait un temps superbe, idéal pour tuer. A peine avait-on acclamé les soldats anglais qui montaient vers l’Est en chantant que déjà le front craquait.
Le 15 mai, la Hollande déposait les armes. Un vent de panique commençait à souffler, disloquant les services publics et jetant sur les routes pêle-mêle jeunes et vieux. C’était la pagaille. Pour l’heure c’était l’exode massif avec son lent cheminement de vieillards et de bébés, des bourgeois et des ouvriers, des civils et des militaires. Les bombardements faisaient des morts et des blessés tant parmi les réfugiés que parmi nos combattants. Il faisait chaud, il faisait sec, il faisait immensément lourd et désolant. On dormait dans les abris, dans les granges, parfois à la belle étoile. On se nourrissait de pain, de lait, d’œufs crus et de jambon que les fermiers des Flandres nous offraient.
Un beau matin alors que j’étais à la recherche de nourriture et que je venais de quitter l’abri pour me rendre à la ferme, environ 500 mètres plus loin, on bombarda le carrefour voisin où passait une colonne anglaise…Ce n’était pas beau à voir, des corps jonchaient le sol, à quoi s’ajoutait l’image ineffaçable d’une vieille femme couchée contre un mur avec un petit garçon serré entre ses cuisses. Elle n’était pas blessée, l’enfant non plus, elle était morte de fatigue et de peur. Mais pourquoi avait-elle quitté sa maison ? Elle était là, brisée, avec sa vieille vie qui s’achevait, et celle du petit qui commençait. Tous deux anonymes, sans importance devant l’Histoire.
Le 27 mai, l’Armée belge est acculée à la mer. Elle manque de vivres et de munitions. Les réfugiés tournent en rond sous les bombardements d’une Luftwaffe sans pitié. Les routes congestionnées par des mouvements confus et précipités sont devenues inutilisables et le charroi est pratiquement cloué sur place. La situation est tragique. Il n’y a plus d’espoir. Comme une corde usée, le front s’est effiloché. Il tombe maintenant en lambeaux. Le 27 mai, le Roi décide de s’incliner. Il propose de cesser le feu le lendemain matin. La capitulation est signée. Les soldats épuisés voient pour la première fois depuis 18 jours l’aube se lever sur des champs de blé silencieux. L’Histoire dira que l’armée a fait son devoir. Notre Honneur est sauf. La capitulation jette cependant des officiers et des hommes dans un profond désarroi. Ils découvrent brutalement que le combat est terminé et qu’ils doivent se rendre. Ils ignorent presque tous les clauses du cessez-le-feu. Des discussions s’élèvent, entretemps des unités se couvrent de drapeaux blancs. Pour beaucoup, le soulagement domine tout autre sentiment.
Couverture du journal La Meuse, le 28 mai 1940, au lendemain de la capitulation de Léopold III
Après une fusillade d’environ 15 minutes, notre abri fut pris d’assaut et nous étions faits prisonnier.
Tout ce qui nous restait à faire était de déposer les armes et de se rendre aux Allemands. Profitant d’une seconde d’inadvertance, j’ai pu jeter mon révolver et mes munitions dans la rivière toute proche. Après deux jours de captivité dans un abri en béton d’une usine de lin, sans nourriture ni boisson, nous sommes partis en colonne vers l’Allemagne. Certains accablés par le poids d’une campagne affreuse acceptent la situation avec résignation. Le 29 mai tous les prisonniers rassemblés dans le dépôt de l’usine sont joints à d’autres troupes de soldats belges qui gagnent en colonnes leurs camps de captivité. Pour nous la guerre est finie.
Après quelques jours de marche, nous approchant de Louvain, j’ai profité de l’obscurité pour sauter dans un fossé à la lisière d’un bois. Le calme étant revenu et alors que l’aube pointait à l’horizon je me suis remis en route pour continuer mon chemin de la liberté. Après avoir reçu dans une maison proche des vêtements civils et après une marche de trois jours à travers villages et campagnes, je retrouvai heureux ma maison et ma liberté.
Les mois passent et dans le black-out de ce morne soir de janvier 1941, dans un coin de la cuisine, calme et tiède, assis dans l’ombre près du poste de radio, j’attends comme tous les soirs impatiemment le moment où, l’oreille collée au récepteur, je vais pouvoir, malgré ce brouillage infernal, entendre la voix des hommes qui sont restés libres. La tête enfouie entre les mains je songe à ces derniers mois, a tout ce qu’ils ont apporté de misères, de souffrances physiques et morales.
Que reste-t-il à faire à un garçon de 21 ans s’il ne veut pas s’avouer vaincu, s’il ne reconnait pas pour chefs ceux qui sont au pouvoir, s’il est solide, bien portant et capable d’entreprendre un périlleux voyage ? Ce n’est pas une aventure qui me tente pour le désir de me mettre à l’abri en des lieux plus surs, ce n’est pas non plus l’appât du gain ou celui des livres sterling. Non, mes raisons sont beaucoup plus simples. J’aime mon pays, j’aime les miens et souffre de la séparation qui sera le prix de mon départ. Je veux tout tenter pour que ceux que j’aime connaissent dans l’avenir une existence valant la peine d’être vécue dans une patrie libre.
Depuis quelques semaines je vis dans un perpétuel état d’exaltation. J’ai hâte de prendre une part active à cette action de guerre que l’ennemi redoute. Ma décision est prise, je partirai pour l’Angleterre. Après de multiples démarches et sans mettre mes parents et amis au courant de l’organisation de la ligne d’évasion. Heureux d’être inscrit sur la liste pour un prochain départ, je prépare en douce et en secret mon plan d’évasion.
Le jour de mon départ était normalement prévu pour le 15 mai 41. Hélas, ma joie était de courte durée car le 5 mai à 5h du matin je fus arrêté par six Allemands qui avaient pris leurs précautions en encerclant la maison. Après avoir été embarqué dans un camion, menottes aux poignets et gardé par deux sentinelles, nous voilà partis pour la caserne de Tirlemont d’où nous étions conduits à la citadelle de Huy. Aussitôt la grosse barrière d’entrée fermée derrière notre dos, on avait pris notre liberté. On était mis au cachot, construit au début de la dernière guerre, sans air ni lumière. Parfois pendant des jours les interrogatoires se passaient dans la grande salle, bien choisie pour impressionner les détenus, surtout les nouveaux venus. Lors d’une promenade sur la plateforme du fort, je vois mon beau-frère, Roger (Louant), qui était prisonnier comme moi. Depuis ce moment on ne s’est plus quitté et on dormait côte à côte sur un matelas par terre dans la même chambre.
Les jours et les heures passaient et nous pensions à nous évader. Après quelques tentatives nous, avons dû abandonner ce projet. Heureusement après six mois de captivité, Roger et moi fûmes libéré grâce à l’intervention du bourgmestre de Gossoncourt.
Colonne de militaires belges escortés par l'armée allemande, juin 1940
Prison Citadelle de Huy, années 40
Prison Citadelle de Huy, années 40