Ayant repris contact avec l’organisation[1], mon départ ainsi que celui de mon beau-frère Roger (Louant) est prévu pour le 7 janvier 43. Il fait froid, le ciel est gris et ma fiancée Blanche pleure…pourtant il y a quelques instants, lorsque je lui ai dit adieu, elle a été si courageuse. Sois patiente et tranquille ma chérie, je sais que je reviendrai ! En étais-je si certain ?
Ma valise à la main, je m’éloigne rapidement de la maison d’amis[2] de ma fiancée où j’ai passé la dernière nuit avant la grande aventure. Je prends le premier tram qui m’amène sans difficulté à la gare du Nord (Bruxelles). Il fait encore noir lorsque j’arrive à la gare. Mon beau-frère est déjà au rendez-vous comme convenu la veille. Nous attendons l’arrivée de Mr Louis qui doit nous accompagner jusqu’à Lille. Nous tenions à la main soigneusement le billet que Pierre Neukermans (le troisième homme) nous avait donné contre 20.000 francs[3] chacun.
Nous montâmes hâtivement dans le premier compartiment. Roger, mon beau-frère, pris place sur la première banquette à la droite du wagon, moi-même sur la deuxième banquette de gauche. Deux jeunes Allemands prirent place aux deux places vides dans le compartiment. Immédiatement je fis semblant de m’endormir. En réalité, j’écoutais attentivement la conversation des Allemands dans la mesure où ma connaissance de la langue me le permettait. La première partie du voyage fut interminable. En approchant de la gare de Lille, Pierre laissa tomber son journal, signal convenu. Nous suivîmes notre guide le long du couloir. Un jeune Allemand souriant bêtement allongea délibérément les jambes pour nous barrer le passage. J’enjambai ses bottes vernies en ayant l’air de m’excuser. Après tout, quelle importance ? En réalité j’aurais bien voulu lui écraser mon poing sur le nez.
Avant l’arrivée à Paris, Pierre Neukermans vint nous prévenir que l’avion qui devait nous amener à Londres ne pourrait atterrir à la date et à l’heure prévue. Un deuxième départ sera envisagé dans environ 15 jours. Il restait deux solutions, l’attendre dans une chambre mansardée à Paris ou retourner pour 15 jours en Belgique. Comme j’avais les Allemands aux trousses, je choisis la première solution.
[1] NDLA : Probablement le « Réseau Zéro »
[2] NLDA : Famille de Betty (amie de Blanche) à Evere (Bruxelles)
[3] Environ 11.000€ (2025)
Gare du Nord de Bruxelles (configuration de 1846 à 1952)
Après avoir passé dix jours dans une chambre mansardée, notre guide vint nous prévenir qu’un sous-marin viendrait nous prendre. Mais pour cela on devait se rendre à Lyon pour le 21 janvier. Le lieu de rendez-vous était l’hôtel Terminus, code secret deux fois la date + 5.
Mais pour passer de la zone occupée à la zone libre, chacun doit exhiber un Ausweis[1] personnel. Heureusement le hasard fait bien les choses. Bientôt la ligne de démarcation se profile à l’horizon. A Chalon-sur-Saône les orages ont fait déborder le fleuve et c’est sur un pont que se trouve le poste de garde allemand d’où partent, toutes les 15 minutes, des patrouilles. A l’heure H j’enlève mes vêtements et en fait un baluchon avant de m’engager dans le fleuve. L’obscurité est totale. Par bonheur mes pieds découvrent dans la vase les gros galets qui avaient été placés à distances égales pour un passage à sec. Une fois arrivé de l’autre côté nous avons affecté l’allure la plus naturelle qui soit, échappant ainsi à la curiosité de tous les Allemands que nous rencontrons.
Le vélo est redevenu le compagnon fidèle d’une liberté retrouvée et la zone occupée est traversée à raison de 30km par jour avec quelques haltes pour nous restaurer et pour trouver des logis. Je dors ainsi dans des hangars, des fenils ou à la belle étoile. Les vignobles constituent un gîte fort discret et les arbres sont les bienvenus en cas de pluie. Etant démuni d’argent, les poubelles étaient notre seul restaurant.
Dans une grande ville comme Lyon, il nous a fallu quelques heures pour trouver l’hôtel Terminus. Comme la porte d’entrée était grande ouverte, je rentre avec Roger et dis au portier : « Nous venons pour l’affaire X ». Sans un regard le portier nous montre la porte en disant : « Foutez-le-camp, l’hôtel est occupé par la police de Vichy et la Gestapo et tout le personnel a été arrêté ». Roger qui était le plus près de la porte d’entrée, pu s’enfuir, mais moi qui était le dernier, je me suis retrouvé nez à nez avec des Allemands. La police de Vichy m’arrête, me demande mon permis de séjour (que je ne possède pas) et m’incarcère dans une caserne.
A la fin de la journée un officier me fait passer un interrogatoire sévère où je joue la sincérité. L’officier me propose alors deux solutions qui sont sans appel. Ou bien je suis renvoyé en Belgique par le prochain train qui sera contrôlé par les Allemands ou bien je m’engage dans la Légion[2]. Je choisis immédiatement la Légion et je suis conduit en voiture de la police vers la caserne de la Légion. Là je fais la connaissance d’un homme originaire de Reims et qui porte discrètement sur lui une croix de Lorraine. Très vite on projette de s’évader. Notre plan consiste à passer en Espagne à pied en passant par les chemins de campagne. Premier objectif rejoindre Perpignan où, en principe, m’attend Roger en vue de passer les Pyrénées.
[1] Identifiant
[2] Légion française des combattants (LFC)
La Saône, France
Hôtel Terminus : Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l'hôtel devient (entre novembre 1942 et l'année 1943) le siège de la gestapo lyonnaise. Il accueille notamment la section IV de Klaus Barbie chargée de la lutte contre la Résistance.
Notre plan est mis à exécution et c’est en uniforme mais avec nos bagages personnels que nous nous dirigeons vers Perpignan. On dort dans les vignobles, se nourrissant de poissons frits pêchés dans les rivières. Nous sommes finalement repérés par un viticulteur qui sur nos supplications, nous engage comme ouvriers saisonniers. Un soir, après nous avoir invité à souper, il nous a donné à chacun 100frs (français)[1]. C’était la gloire nous pouvions poursuivre notre voyage. Arrivé à Perpignan, il fallait attendre les ordres de départ pour franchir les Pyrénées. En principe deux jours. Mais nos papiers d’identité nous faisaient résidents de la ville, il était donc illogique de loger à l’hôtel. Que faire ? Heureusement, on nous attribua un logement. Nous devions nous rendre au n°75 de l’adresse qui figurait sur nos documents. Mais surprise après le 70 il n’y avait plus que des terrains vagues. Finalement après avoir déambulé dans les rues de Perpignan, on a enfin trouvé la maison du guide qui 15 jours plus tard sera arrêté et fusillé. Deux, trois jours plus tard je retrouve Roger dans la maison du guide et ensemble nous pouvons poursuivre notre marche vers la liberté. L’équipe dont Roger et moi-même faisons partie est formée. Nous descendons vers la vallée par une route étroite et malaisée. C’est la vie aventureuse et froide dans les montagnes inhospitalières qui commence. La première prise de contact avec la montagne s’avère bien difficile car nous montons en dehors des sentiers, rendant la progression très ardue. Notre ascension ressemble étrangement à la procession d’Echternach : trois pas en avant, deux en arrière, sous forme de dérapage. Nous marchons toute la nuit. Il fait terriblement froid. Le journal que chacun de nous a introduit sous sa chemise fait office de bouclier. En ce qui concerne les oreilles et le nez, on ne les sent plus. Mais le pire c’est le froid qui nous glace les mains. Il est 6h du matin lorsque le guide nous dirige vers une petite cabane de montagne. Nous allons pouvoir nous y reposer quelques heures.
Nous avons vaincu la première nuit. Certaines nuits sont réservées à une pause pour un sommeil réparateur. C’est au cours d’une de ces nuits que nous nous faisons molester sans ménagement au pied d’un cabanon par une bande armée (sans doute des contrebandiers ou des braconniers). Il faut continuer. Nous marchons en file indienne et à une distance d’environ 50 mètres. A part quelques morceaux de sucre dans nos poches et une petite bouteille de cognac, nous n’avons pas de provisions. Quand on consulte la carte géographique on s’imagine que pour traverser les Pyrénées il suffit de grimper d’un côté puis de redescendre de l’autre. En réalité, il n’en est pas ainsi. Plus on monte, plus il faut escalader des rochers, pour redescendre ensuite sur l’autre versant. Il est vrai que les itinéraires normaux, gardés par les douaniers espagnols, ne peuvent être empruntés. Fatigués par les pistes caillouteuses et enneigées, nous prenons cependant un jour un chemin carrossable après avoir vécu une nuit d’orage terrible qui nous avait donné la fièvre.
Nous dépassons dans le crépuscule deux silhouettes à la marche lente que nous prenons pour des religieuses…Hélas ce sont deux gardes civils espagnols qui nous font des signes amicaux de la main. Plus on avance dans la journée, plus la faim tenaille les estomacs. Du calme, dit le guide, nous arrivons à un barrage allemand. De chaque côté de la route ornée d’un redoutable nid de mitrailleuses, des soldats allemands au casque d’acier montent la garde. Immédiatement le canon de leur arme se braque sur nous alors que nous nous arrêtons à 200m de leur poste. Nous parvenons à contourner le barrage. Il commence à neiger, ce qui adoucit un peu la température. Après le quatrième jour de marche, dans les congères, entre les bosses et les fosses nous voilà au sommet des rochers mais toujours dans la neige. Cela devient lassant. Courage, nous serons bientôt hors de danger.
Dans le lointain nous apercevons enfin les lumières de la ville de Figueras. La descente se révèle encore plus pénible que la montée, pas du côté respiration, mais bien dans les muscles abdominaux qui se contractent dans l’effort que l’on produit pour se retenir de tomber. Et ça dure…ça dure… Nous finissons par entrer dans la ville où nous attend… un camion avec des soldats espagnols pour nous conduire à la prison de Figueras.
La traversée des Pyrénées a duré exactement quatre jours et trois nuits.
[1] Environ 275€ (2025)
Perpignan, vers 1943
Groupe clandestin traversant les Pyrénées (qualité améliorée via IA)
Contexte Historique : Durant la Seconde Guerre mondiale, des soldats belges, comme d'autres réfugiés, ont traversé les Pyrénées pour rejoindre l'Espagne et échapper à l'occupation allemande et au travail obligatoire. Ces traversées étaient souvent organisées par des réseaux d’évasion (voir ci-contre). Etant l’une des rares portes de sortie du territoire occupé, les Pyrénées étaient un point de passage clé, avec des hommes et des femmes agissant comme passeurs. La traversée s'effectuait principalement à pied, souvent de nuit, par des sentiers escarpés, dissimulés dans les hauteurs. En mars, ces chemins sont encore enneigés, exposant les fugitifs au froid intense, à la fatigue extrême, à la faim et parfois aux engelures. L’équipement manquait : les fuyards n’avaient souvent que leurs vêtements civils, de simples souliers, et peu de vivres.
Les itinéraires variaient selon les régions. À l’Est, les passages par le col du Perthus ou le col de Banyuls étaient privilégiés. Tous ces trajets demandaient plusieurs jours de marche difficile. Le danger ne venait pas uniquement des rigueurs de la montagne. Les fugitifs devaient éviter les patrouilles allemandes, la gendarmerie française, et surtout la Milice, particulièrement active dès 1943. En Espagne même, la liberté n’était pas immédiatement garantie : la Guardia Civil arrêtait systématiquement les clandestins.
Malgré les épreuves, cette traversée symbolisait un acte de courage, de résistance et de foi dans un avenir libre. Des milliers d’hommes et de femmes ont ainsi risqué leur vie dans les hauteurs pyrénéennes, parfois aidés par de simples villageois, pour faire triompher la liberté sur la barbarie. Des statistiques officielles indiquent qu'environ 33 000 personnes ont réussi à s'évader via les Pyrénées entre 1940 et 1944.
Réseaux d'évasion principaux durant la Seconde Guerre Mondiale : Pat Line (Réseau Pat O’Leary, appelé plus tard réseau Françoise), Cometline (Réseau Comète), Shelburne Line (Réseau Shelburne, branche du MI9, services secrets britanniques)
Après huit jours de prison à Figueras, les sentinelles nous conduisent en train à la prison de Gerona, toujours sous haute surveillance et menottes aux poignets. Là en pleine ville nous sommes dévisagés avec beaucoup d’intérêt, mais aussi avec beaucoup de sympathie par les passants. Nous voilà de retour en prison. Petite cellule minable, une large planche en bat-flanc pour dormir, c’est tout. Notre moral est inversement proportionnel à notre appétit.
Je suis désormais séparé définitivement de mon ami français. Après être passé à la douche, on a subi un traitement sévère contre les poux en nous rasant complètement le crâne. Vers 18h, on nous amène la fameuse bassine garnie de haricots. Seulement, cette fois, il n’y a plus de pain. La faim qui me tenaille l’estomac l’emporte sur le dégout. Après avoir éliminé un maximum de bestioles et de petits cailloux, j’avale mon repas les yeux fermés. J’espère que demain le plat du jour sera plus acceptable !
Fin Mars 1943, on quitte la prison de Gerona et dans un convoi de prisonniers de toutes nationalités on nous emmène en résidence surveillée à l’hôtel Vichy Catalan, à Caldes de Malavella. Nous y resterons 3 mois, dans une atmosphère moins difficile que les prisons rencontrées avant, et que le lieu que nous affronterons après. A partir de ce moment-là, je profite de la consonnance anglaise de mon nom pour les espagnols pour me faire appeler « John Lievens » et me faire passer pour Canadien.
Photo datant du 24 mars 1943 à la prison de Figueras. Omer Sevenans est probablement accroupi à gauche et on voit la moitié du visage de Roger Louant accroupi au centre
Courriers avec Blanche Tossens : Durant son séjour à l’hôtel Vichy Catalan, Omer a échangé du courrier avec Blanche. Les lettres d’Omer n’existent plus (à une exception près – voir plus loin), mais deux lettres que Blanche a respectivement envoyées le 13 juin et le 9 août 1943 ont été retrouvées (la seconde a dû être transférée à Miranda).
Dans sa lettre du 13 Juin, Blanche y mentionne que Omer a repris du poids (selon sa dernière lettre à lui), après une période plus difficile (ce qui corrobore les meilleures conditions de vie en résidence surveillée), alors que je cite « tout le monde maigrit en Belgique ». Elle y parle d’autres évènements du quotidien (communion solennelle de sa sœur cadette Yvonne, balade à Tirlemont avec sa sœur Frida et Esther, la sœur d’Omer). Jamais elle ne fait référence à la guerre directement ou à la situation d’Omer. Les courriers étaient plus que probablement ouverts avant d’être donnés aux prisonniers.
Dans sa lettre du 9 Août (tout comme dans celle du 13 Juin), Blanche reproche un peu à Omer le temps entre ses lettres, preuve qu’elle ne doit pas vraiment connaître sa situation. Elle y mentionne d’autres événements du quotidien, dont des visites entre Opheylissem (famille de Blanche) et Gossoncourt (famille d’Omer) en faisant les trajets à pied (1 heure). Elle y mentionne aussi que Roger (emprisonné avec Omer) ne donne pas de nouvelles directes à Esther. Tout comme dans la lettre précédente, Blanche mentionne qu’elle espère revoir Omer au plus vite, en 1944. Sur l’enveloppe de ce courrier visible ci-dessous apparait la mention "Censura gubernativa", signifiant "Censure Gouvernementale". C'était une mention apposée par les autorités franquistes espagnoles pour indiquer qu’un courrier ou un document avait été contrôlé par la censure de l’État.
Enveloppe du courrier de Blanche à Omer en août 1943
Contexte Historique :
Prison de Figueras :
· Prison régionale en Espagne, située à Figueras, une ville frontalière avec la France.
· Utilisée pour emprisonner des individus accusés d'infractions pénales ou considérés comme des menaces à la sécurité de l'État.
· En 1943, cette prison était souvent utilisée pour emprisonner des réfugiés politiques ou des personnes qui avaient traversé la frontière vers l'Espagne pour fuir la guerre ou le régime totalitaire en vigueur dans d'autres pays.
Résidence surveillée de Vichy Catalan – Caldes de Malavella : Bien que peu de récits ou d’écrits ne mentionne spécifiquement ce lieu, on sait qu’il est référencé sur la carte compilée par les alliées (voir ci-contre – y apparaissent également les prisons de Figueras et Gerona). De 1936 à 1947, le Spa Vichy (l’hôtel Vichy Catalan) a servi d’hôpital militaire et hébergement pour réfugiés (du début à la fin de la guerre civile espagnole), de refuges marins italiens, femmes et enfants juifs à la fin de la Seconde Guerre Mondiale (Et après la fin de celle-ci, de refuge aux nazis ayant fui l’Allemagne). En sachant que 1700 Canadiens ont rejoint les Brigades internationales (antifranquistes) durant la guerre civile espagnole, et se sont ensuite fait emprisonner avec le statut de réfugiés, et en sachant qu’Omer et Roger se sont fait passer pour Canadiens, leur présence dans une résidence surveillée pour réfugiés fait sens.
Lieux principaux d'internement en Espagne durant la Seconde Guerre Mondiale
29 mars 1943 - Roger Louant et Omer Sevenans, premiers jours d'internement à Vichy Catalan
Au dos de cette photo prise le 12 juin 1943 à Caldes, Omer écrit une carte qu’il enverra à Blanche le 24 juin 1943. Ce sera probablement la dernière carte envoyée à Blanche avant son arrivée en Angleterre, fin 1943
10 avril 1943 - Omer tout à gauche, debout
Fin juin 1943, nous sommes transférés au camp disciplinaire de Miranda de Ebro.
Lors de chaque arrivée, les anciens viennent à l’accueil. Je suis tout de suite pris en charge par mes compatriotes qui s’affairent à me faire changer de baraque, la 6 étant occupé en priorité par des Polonais. Dans ce camp, chaque matin, tous les prisonniers doivent descendre dans la cour et assister au lever du drapeau. Cette cérémonie s’accompagne de l’hymne national espagnol que chacun est tenu de chanter en levant le bras droit, le salut fasciste. Les nombreux carabiniers qui entourent les rangs surveillent attentivement les bouches pour s’assurer qu’elles sont suffisamment ouvertes pour saluer le Caudillo[1]. Lorsque le drapeau est en haut du mât, un officier lève le bras droit et crie : « Espana » , les prisonniers doivent répondre : « Une Espana. Grande Espana. Libre. Arriba Franco » (trois fois). Celui qui désobéit est sorti des rangs. Quand tous les autres sont remontés dans leur cellule, les récalcitrants sont alignés contre un mur. Chacun de nous peut alors entendre l’officier en charge de la répression s’adresser aux rebelles en posant la question : « Voulez-vous reconnaitre Franco comme chef de l’Etat ? » Si la réponse est affirmative, le prisonnier est libéré et peut regagner sa cellule, si elle est négative, l’officier ordonne qu’on lui passe les menottes. Ensuite ils sont emmenés vers une destination inconnue.
Par chance ces mesures ne concernent pas les étrangers. Pour nous les punitions se limitent à un rasage de crâne ou à des corvées. Corvée légumes ou chez le « carpintero[2] » pour casser du bois de chauffage qui alimente les cuisinières. Le menu du jour consiste en eau chaude dans laquelle on a jeté quelques légumes et un peu de bouillie. Le soir même menu mais sans viande.
Dans la grande cour, les promenades ici ne sont pas obligatoires. Cependant dès leur arrivée les nouveaux sont assaillis par les commerçants. Si vous avez pu conserver quelques objets de valeur, ils vous les troquent contre des figues, des dattes. C’est bien utile si on veut se procurer un complément de nourriture. Un jour à l’aube le directeur du camp nous envoie à la « peluqueria[3] ». Tous les Belge-Canadiens sont tondus comme des moutons ; cheveux, barbes, moustaches disparaissent sous les coups de ciseaux de l’artiste. En revanche entre les jambes et sous les bras les poils restent notre propriété ! Pourquoi ? Tout simplement parce que ceux-là ne se voient pas. Nouvelle direction : l’infirmerie. Chacun reçoit trois vaccins[4] dont l’utilité ne nous est pas révélée. Ensuite invités à pénétrer dans un local où s’alignent des rangées de bancs, nous nous asseyons en attendant d’être immatriculés, de face et de profil, comme des repris de justice.
[1] Franco
[2] Charpentier
[3] Salon de coiffure
[4] NDLA : D’après certains écrits, deux d’entre eux serait ceux contre la variole et le tétanos
Camp de Miranda de Ebro
Vue du camp lors du rassemblement pour le salut fasciste/franquiste
L’employé introduit une fiche en papier dans le rouleau de sa machine à écrire et commence à la remplir d’après les données que j’ai inscrites sur mon questionnaire. Mon nom étant de consonnance anglaise, quand il arrive à la rubrique nationalité, il me pose la question : « né à Québec ou Montreal? » Sans hésiter je réponds « Montréal ».
Quelques instants plus tard un officier m’examine de la tête au pied en me demandant : « Do you also speak English? »,
« Yes sir, but my usual language is French ».
En glissant un œil vers ma fiche je lis « real canadiense » [1].
Le camp est constitué de 24 baraques en dur, numérotées de 1 à 24. En principe chacune d’elles devrait abriter une soixantaine de personnes. Le camp a été prévu pour une capacité de 1500 personnes. Or il y a déjà 500 hommes en surnombre puisque nous sommes 2000[2].
C’est à la 6 que je suis affecté. Cette baraque présente les mêmes caractéristiques que les autres. Un couloir central allant de part et d’autre et donnant accès à dix cases de chaque côté du couloir ; cinq au rez-de-chaussée, cinq à l’étage. Chacune d’elles peut contenir trois hommes à l’aise. Mais vu l’affluence, il faut un peu se serrer.
A Miranda, comme partout ailleurs en Espagne, tout peut s’acheter ; c’est toujours une question de prix. Grâce à l’imagination des prisonniers, un certain confort s’est matérialisé. Il faut dire qu’un bon nombre de professions gardent la main en bricolant avec les moyens du bord. Il ne leur faut pas grand-chose pour arriver à faire des miracles. C’est ainsi que chaque case bénéficie du chauffage. Des poêles à bois ont été construits avec des boites de biscuits, juxtaposées les unes sur les autres, elles sont garnies intérieurement de terre glaise qui durcit dès qu’elle entre en contact avec la flamme formant ainsi une carapace très résistante. Les conduites de fumée sont constituées de boites de conserves embouties les unes aux autres. Des lits, des tables et des chaises ont été construits avec des planches chapardées dans les réserves des cuisines. Un électricien français a pu dériver des câbles servant à amener l’électricité aux abords des baraques, au profit de certaines cases. Le voltage a été abaissé de telle façon que la clarté diffusée soit suffisante, sans toutefois attirer l’attention des gardes.
Dans le camp, on trouve aussi des magasins assez bien approvisionnés en vivres, couvertures, savon, lames de rasoir etc… Des artisans marocains fabriquent des babouches en cuir, d’autres tricotent des chaussettes et des gilets de laine. Bien entendu, il faut de l’argent pour se procurer toutes ces choses, mais on finit toujours par en trouver. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, il y aussi un banquier qui prête des Pesetas à quiconque lui semble digne de confiance et qui a du répondant. Ils conviennent du délai de remboursement du capital, quant aux intérêts ils ne sont pas exagérés, ils se situent entre 5 et 6%. Plusieurs fois nous avons tenté de nous évader, hélas toutes les tentatives ont échoué. La dernière en date partait d’un tunnel creusé sous le plancher de la sacristie de la chapelle. Il devait en principe aboutir au-delà de la voie ferrée. Il faut savoir que le camp était limité au nord par une voie ferrée. Une triple rangée de barbelés l’en séparait, constamment sillonnée par des sentinelles dont les effectifs sont quadruplés pendant la nuit. Plus de cent gardes sont de service en permanence. C’est à dire que les possibilités d’évasion sont extrêmement réduites malgré l’imagination des internés. Pendant la journée, les multiples déplacements vers les WC ne posent pas de problèmes en ce qui concerne la libre circulation dans le camp. Mais une fois la nuit tombée, il faut se rendre déculotté dans ces lieux. Les gardes tirent sans sommations sur tout homme qui se déplace en pantalon estimant que ce sont des candidats à l’évasion.
[1] Vrai canadien – NDLA : certains Français se faisant passer pour Canadien se faisaient démasquer lors de ces interrogatoires.
[2] NDLA : La situation était même pire : En août 1943, 4000 hommes (dont 3000 Français) étaient internés dans ce camp prévu initialement pour 1500 détenus.
Intérieur d'une "calle"/baraque (Source : Miranda, un camp pas comme les autres – 10/2/2017 )
Plan du camp de Miranda
Contexte – Histoire du Camp de concentration de Miranda de Ebro[1]
Le camp de Miranda de Ebro, situé dans le nord de l’Espagne, fut initialement construit durant la guerre civile espagnole. Des ingénieurs nazis en supervisèrent la conception, en s’inspirant des modèles tristement célèbres des camps allemands. Implanté à Miranda, une petite ville entourée de montagnes et nœud ferroviaire important, le camp avait pour but premier d’interner les républicains espagnols capturés par les franquistes — les « rouges ». Les conditions climatiques y étaient difficiles : la température est torride en été, excès racheté par la neige et un vent glacial en hiver.
Le site et les infrastructures
Le camp fut établi sur un terrain bordé par une voie ferrée et la rivière Ebro. L’entrée se faisait sous un portail surmonté de l’aigle espagnol. Une première enceinte abritait les casernements des gardes et le pavillon des officiers. Le camp proprement dit, entouré d’un muret blanc surmonté de barbelés, se composait de deux rangées de 14 baraques en carreaux de plâtre. Celles-ci, de 6 mètres sur 20, contenaient uniquement deux niveaux de planchers latéraux soutenus par des poteaux qui servaient aussi d’échelles, divisant l’espace en « calles » de 2 m × 2,5 m prévues pour trois hommes.
Les deux premières baraques, grillagées, servaient de prison. Quatre autres avaient des fonctions spécifiques : magasins, local de musique officielle, etc. Une allée centrale traversait le camp, bordée d’un côté par des baraques sanitaires : cabinets, douches, coiffeur, service de désinfection, pavillon des contagieux, infirmerie et entrepôt d’ustensiles. À l’arrière, une deuxième allée, dite « promenade des Anglais », était souvent interdite d’accès. Le fond du camp abritait les cuisines, où le « rancho » (soupe de riz, pommes de terre et choux) était préparé dans des chaudrons de fonte au feu de bois. L’unique fontaine du camp fournissait une eau douteuse (30 litres par minute), utilisée aussi bien pour la cuisine que pour les douches, dont le système tomba en panne en 1942.
Un espace appelé « Bandera » faisait face à un autel où un officier présidait la cérémonie bijournalière du lever des couleurs, au son d’une clique de prisonniers déguisés en soldats espagnols.
Système de surveillance et tentatives d’évasion
Les défenses extérieures étaient renforcées par un chemin de ronde éclairé la nuit, bordé de miradors tous les 40 mètres. Ceux-ci étaient occupés par des soldats vêtus de loques, armés de fusils divers, coiffés de casques italiens, français ou allemands. Ces gardes hurlaient toute la nuit pour rester éveillés. Un réseau de barbelés de 5 mètres de large entourait le tout. Les évasions semblaient impossibles, d’autant que toute tentative — souvent via des tunnels — échouait en raison de dénonciations, la population internée étant très hétérogène : anciens des Brigades internationales, déserteurs allemands, etc.
[1] Sources :
· (Principale) Un camp pas comme les autres, février 2017, extrait de Revue de la France Libre, n° 124 et 125, mars-avril et mai 1960,
· Uncertain Fates: Allied Soldiers at the Miranda de Ebro Concentration Camp, M. Eiroa & C. Pallarès, The Historian, 2014.
· Les Evadés de France (1940-44), les oubliés de la Seconde Guerre Mondiale, Novembre 2010, J.C. Montagné.
Camp de Miranda
Vie au camp de Miranda - Lessives
Vie dans le camp et initiatives internes
Après l’intervention de la Croix-Rouge en 1941, le travail fut supprimé, ce qui favorisa une vie végétative. Deux groupes se démarquèrent cependant :
L’Amicale des Chasseurs ardennais, un club belge admettant ses membres après une sélection stricte, proposant des cours de culture générale et sciences militaires.
Le clan Scout routier international de l’étape, ouvert à tout ancien scout, quelle que soit sa nationalité ou religion. Les nouveaux étaient accueillis et pouvaient intégrer le clan après des épreuves pleines d’humour.
Ces deux groupes représentèrent des oasis de dignité dans ce lieu déshumanisé.
La saturation du camp en 1942–1943
En novembre 1942, l’occupation de la zone sud de la France par les nazis et le débarquement allié en Afrique du Nord déclenchèrent un afflux massif de réfugiés vers l’Espagne. En quatre jours, 70 000 personnes franchirent la frontière. Le camp de Miranda, qui comptait alors 750 internés, reçut un premier convoi de 2 000 hommes sous les premières neiges, puis plusieurs autres, portant l’effectif à 3 500. Les «calles» destinées à trois hommes accueillirent six pensionnaires ; certains durent dormir dehors. Des tentes furent montées à la hâte sur la promenade des Anglais.
Le camp, débordé, installa quatre nouvelles baraques, atteignant un maximum de 4800 internés. Parmi les nouveaux venus : des réfugiés bien habillés, souvent hébergés en résidence semi-surveillée dans des hôtels, qui pensaient être transférés vers le Portugal.
Grèves de la faim et chaos organisationnel
Face aux conditions inhumaines (manque d’eau, nourriture insuffisante, hygiène désastreuse), plusieurs grèves de la faim éclatèrent. En janvier 1943, un groupe de Polonais lança une grève de la faim générale, avec provisions stockées secrètement. Ils imposèrent leur mouvement à tout le camp, interdisant l’accès aux cuisines. Les Espagnols réagirent en installant d’anciennes mitrailleuses Maxim et en tentant d’attirer les grévistes avec des marmites de riz disposées à l’entrée. La grève dura huit jours, ponctuée de fausses nouvelles et d’épuisement général. À partir du troisième jour, les appels furent suspendus ; à la fin, 100 hommes furent hospitalisés, 10 moururent, et d'autres en gardèrent de lourdes séquelles.
Une promesse floue d’examiner les dossiers individuellement mit fin à la crise.
Une autre grève eut lieu en août 1943, cette fois pour réclamer le droit de quitter le camp, avec le soutien de l’ambassade britannique.
Les mouvements de population et la "politique des listes"
Après ces événements, les Espagnols procédèrent à des transferts massifs, parfois pour éviter les troubles, parfois en guise de sanction. Des internés arrivaient ou repartaient sans explication, entre autres en provenance d’hôtels de ville d’eau tel que Vichy Catalan. Un système de « listes » fut instauré par d’anciens résidents surveillés, qui avaient eu contact avec des ambassades à Madrid : listes de gaullistes, officiers, scouts, orphéonistes, etc., censées prioriser les libérations — mais totalement fantaisistes au départ.
En mars 1943, le processus de libération s’accéléra : les Polonais partirent en premier, suivis des apatrides pris en charge par les États-Unis, puis des Français et des Britanniques. Le camp se vida progressivement.
Clôture et populations diverses
En septembre 1943, le camp était pratiquement vide. Pourtant, il resta actif jusqu’en janvier 1947. Avant sa fermeture, il accueillit encore des populations diverses : douaniers allemands, collaborateurs de toutes nationalités, déserteurs — souvent traités avec plus de souplesse et s’évadant facilement.
Les internés qui partaient le plus rapidement étaient les Britanniques, ou ceux qui se présentaient comme tels. Les républicains espagnols, en revanche, furent ceux qui souffrirent le plus longtemps.
Aujourd’hui, il ne reste presque rien de ce lieu. Seule une stèle, érigée par d’anciens républicains survivants, rappelle la mémoire du camp de Miranda de Ebro, dont l’existence fut un épisode honteux mais révélateur de l’histoire européenne du XXe siècle.
Seule photo rapportée par Omer Sevenans de Miranda, datée du 10 août 1943, le nom des hommes (écrits par Omer) apparait au dos
Heureusement après deux mois de captivité à Miranda nous sommes libérés grâce à l’intervention de la diplomatie britannique, mais avant d’en arriver là nous avons dû faire la grève de la faim pendant quatre jours. Immédiatement les délégués de l’ambassade britannique nous emmènent dans un restaurant de la petite ville où une table magnifiquement décorée a été dressée à notre honneur. Pour clôturer le repas la patronne nous fait servir un café bien fort. Nous avons le temps puisque le train pour Madrid, notre prochaine étape, ne sera en gare que dans plusieurs heures. Désormais nous pouvons circuler librement dans la ville sans appréhension, nos papiers sont maintenant en ordre. De retour à l’hôtel, nous fêtons joyeusement l’évènement en faisant bon accueil à la sangria préparée à notre attention.
Enfin nous arrivâmes à Madrid. Nous faisons une entrée fort remarquée à l’hôtel MEDIODIA, établissement de grand luxe, où pénètrent 20 clochards. Roger et moi sommes logés ensemble, deux lits jumeaux sont mis à notre disposition. Après m’être soigneusement rasé, je plonge dans les délices d’un bain et je rejoins mes amis.
Rapidement chacun reçoit du linge de corps, deux chemises de ville dont une à courtes manches, deux pantalons, trois paires de chaussettes, une paire de Molières, une paire de sandales et une …cravate. Un petit pull et un blazer bleu marine. On se regarde mutuellement, sourire aux lèvres. On a l’air à présent de vrais gentlemen - et non plus de forçats en rupture de ban. Sir Sinclair reçoit chaque individu à tour de rôle. Invité à se confesser le plus simplement possible, chacun ne peut donner que sa vraie nationalité, son nom réel si il en a changé en prison ou au camp de Miranda, enfin ses intentions en ce qui concerne l’avenir.
Avant de se séparer, il remet à chacun cinquante Pesetas pour des petits frais que nous aurions à supporter en dehors de nos besoins ordinaires couverts par les notes d’hôtel dont il s’occupe. Enfin une farde de cigarettes Players Navy complète la dotation. Une autre surprise nous attend : une dame anglaise s’est proposée de parrainer tous les Belges sortis de Miranda. Miss Moore, la marraine des évadés nous reçoit. Elle nous invite à signer son livre d’or tandis que nous prenons ensemble notre apéritif avant de manger au restaurant. Quelle merveille ! Manger dans un restaurant et dormir dans un vrai lit, quel luxe après des mois de sommeil sur du béton ou sur des planches. Au bout de huit jours, un délégué de l’ambassade vint nous dire :
· « Messieurs c’est aujourd’hui votre dernière journée en Espagne, demain départ à 8h »
· « Où allons-nous ? » demande quelqu’un
· « A Lisbonne d’où un navire vous transportera à Gibraltar. Vous y serez dans une quinzaine de jours. Croyez-moi c’est un grand honneur qu’on vous fait, car peu de civils peuvent approcher de cette forteresse qu’est Gibraltar. Malheureusement je ne serai pas des vôtres, mes obligations m’obligent à rester à Madrid où j’ai le ferme espoir de venir encore en aide à d’autres rescapés de Miranda. Alors mes bons amis, adieu et good luck, vive le Roi et vive la Grande-Bretagne »
Nous voilà donc définitivement fixés. C’est une grande satisfaction pour nous tous d’arriver au but tant recherché. Ces quelques jours à Madrid sont passés très vite. Répondant à notre désir d’assister à une corrida, l’hôtelier nous a offert des billets d’entrée, ce qui nous permet d’accéder aux meilleures places de l’arène. Nous sommes mi-septembre 1943. Voilà donc plus de 8 mois que j’ai quitté la maison, ma famille, mes amis. Bien entendu je n’ai jamais reçu que peu de nouvelles d’eux. Je me suis simplement borné à envoyer quelques cartes postales rédigées d’un ton neutre, espérant ainsi que mes parents et que ma fiancée Blanche comprendraient que je suis encore vivant.
Arrive enfin le jour du départ, après le petit déjeuner, on nous emmène à la gare où le train attend l’heure du départ. Dans des wagons de 1ère classe, nous roulons vers la dernière localité espagnole : Coria. A certains endroits, on se croirait dans un décor pour un film de cowboy, tant le terrain est accidenté, désertique et sauvage. Plusieurs villes sont traversées. Après des arrêts relativement courts le voyage se poursuit, mais aucun voyageur ne se permet de grimper dans les compartiments réservés pour nous. Dommage car lors d’une courte halte toute une colonie de jeunes filles se sont précipitées dans nos voitures. Mais le chef de gare s’empressa de les diriger ailleurs. Une compagnie féminine eût été la bienvenue, mais leur escorte constituée de religieuses à l’air revêche, ne leur aurait sûrement pas permis de lever les yeux vers nous ! Alors…
Vers 16h nous arrivons aux confins de l’Espagne. Dans un autocar nous nous dirigeons vers Lisbonne.
Roger Louant (à gauche) et un autre camarade au balcon de l'hôtel Mediodia
Omer Sevenans (au centre) et Roger Louant (à sa gauche) et leurs camarades devant la statue de Don Quichotte, place d’Espagne, Madrid, septembre 1943
Contexte historique et photographies
Comme mentionné précédemment, les différentes diplomaties Alliées étaient actives depuis Madrid pour assurer le transfert de leurs ressortissants vers l’Angleterre ou le Maroc. Voir aussi carte en page 41 quant aux différents camps, surveillances ou prisons évacuées vers Madrid et aux chemins suivis ensuite pour quitter la péninsule ibérique. Bien que la plupart des prisonniers concernés étaient où se disaient canadiens, la diplomatie était assurée par le Royaume Uni car les relations diplomatiques entre le Canada et l’Espagne étaient impactées par les accusations d’espionnage pro-japonais[1] sur son territoire que le Canada portait à l’encontre de l’Espagne.
Malgré nos recherches, aucune trace n’a été retrouvée de Sir Sinclair ou de Mrs Moore.
Quant à l'hôtel Mediodía, situé à Madrid près de la gare d'Atocha, il a joué un rôle discret mais significatif dans les efforts d'évacuation des réfugiés alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Bien que les documents historiques détaillés sur son implication spécifique soient limités, certaines sources suggèrent que l'établissement a servi de point de rencontre pour des discussions entre des agents espagnols et des représentants de la diplomatie britannique.
[1] Source: Canada, Spain, and espionage during the Second World War, Mount, Graeme S. The Canadian Historical Review; North York Vol. 74, N° 4, (Dec 1993): 566-575.
16 septembre 1943 : Omer (debout à gauche) et Roger (assis au centre, torse nu) dans une piscine extérieure à Madrid
Conduit directement jusqu’au port de Lisbonne, nous descendons du car et sommes dirigés vers un logement transitoire où nous restons quelques jours, étant libres (mais encadrés) de nous balader en attendant le bateau qui nous conduira à Gibraltar. Nous sommes à la mi-octobre 1943.
Après quelques jours, nous embarquons dans un bateau de pêche qui a un équipage belge, le « René-Paul ». Cet embarquement s’effectue sous bonne garde ; il n’est pas question de changer d’avis. Pour accéder au bateau, il n’y a que quelques planches pas très stables et aucune main courante. Heureusement des marins nous empoignent le bras pour faciliter le passage. Vers 18h, alors que nous sommes tous à bord, le bateau quitte le quai et se dirige vers la haute mer. Le lendemain vers 7h du matin nous sommes à Gibraltar. C’est une véritable forteresse, une centaine de bateaux sont amarrés dans le port. A l’entrée, une énorme grille gardée par des policemen est ouverte pour nous laisser entrer. Immédiatement nous sommes mis en uniforme en vue de la traversée Gibraltar-Liverpool. Conduits directement jusqu’au port maritime, nous descendons du car pour prendre place dans une vedette de la marine. Quand nous sommes à bord, la vedette quitte le quai et se dirige vers un gros transporteur qui nous attend en pleine mer. Il s’appelle « L’Ormonde[1] » et comporte cinq ponts. Plusieurs centaines de personnes sont déjà à bord, elles nous regardent pénétrer dans les flancs du vaisseau espérant apercevoir une connaissance ou un ami. Ce bâtiment est impressionnant, il nous servira d’hôtel et de moyen de transport jusqu’à la destination finale.
Deux officiers assistent à l’embarquement tandis qu’une dizaine de marins sont chargés de nous guider vers nos places respectives. Tous nous saluent cordialement et à leur: «Welcome in our ship » nous répondons « Thank you » sourire aux lèvres. On traverse l’énorme salle à manger de part en part et chacun reçoit un carton sur lequel figure un numéro qui correspond à la place qu’il faudra conserver jusqu’au bout. Le même scénario se répètera pour le dortoir composé de hamacs. Les présentations étant faites, ils nous laissent nous débrouiller seuls après nous avoir expliqué que, en dehors des exercices d’alerte, la circulation sur le bateau est entièrement libre.
Il y a déjà quatre jours que nous sommes à bord. À tout moment, j’entends un bruit similaire à celui que ferait une personne en claquant une lourde porte. Intrigué par ce bruit, je questionne un marin qui, je suppose, pourrait éclairer ma lanterne. Effectivement il me dit qu’il s’agit d’explosions sous-marines, provoquées par les « marmites » que jettent les corvettes qui circulent dans le port. Toutes les trois minutes un de ces engins est expédié à des profondeurs différentes afin de décourager les U-boats[2] ennemis de s’approcher de la rade.
Depuis que je suis à bord du Ormonde, la vedette a continué à amener chaque jour sa cargaison d’hommes. Vers la fin du quatrième jour la sirène se remet à beugler. Encore un exercice d’alerte ! Calmement chacun se dirige vers l’endroit qu’il doit rejoindre dans ces cas-là. A mes côtés, les artilleurs mettent leurs canons mitrailleurs en batterie, je suis étonné par la rapidité avec laquelle ils manœuvrent leurs engins meurtriers. Le bruit infernal qu’ils produisent me fait sursauter et je me bouche les oreilles avec les mains. Tout le rocher de Gibraltar s’est hérissé de centaines de pointes comme un hérisson se mettant sur la défensive. Quelqu’un près de moi me montre du doigt un avion à croix gammée qui dégringole dans la mer, touché à mort. Nous avons donc bel et bien vécu notre première alerte. Pourtant ce n’est pas possible qu’un seul avion ennemi se soit permis d’attaquer une forteresse comme Gibraltar, s’exclame mon copain. Pour moi, le pilote s’est égaré ou il cherchait à se rendre. En tout cas ce qu’il vient de faire constitue un vrai suicide. Et moi je ne pense qu’au départ pour l’Angleterre.
[1] NDLA : SS (Steam Ship) Ormonde
[2] Sous-marins allemands
Lisbonne : Photo et annotation d'Omer en Portugais (ayant converti "John" en "Joao"), le 15 octobre 1943. Traduction de la note : « avec toute ma sympathie, un Belge, John »
Lisbonne : Cliché pris par Omer de ses camarades sur la plage de Costa de Caparica - Roger est debout au centre – Octobre 1943
Contexte historiques et photographies :
Lisbonne :
Comme l’atteste la carte des transferts dans ce document, Lisbonne et Gibraltar étaient deux lieux clefs des routes vers l’Angleterre. Bien qu’aucun lieu de résidence à Lisbonne n’ait été référencé par Omer, on sait d’annotations faites derrière les photos rapportées qu’ils étaient aux alentours de la Costa de Caparica, une des plages de la capitale portugaise. La présence d’Omer au Portugal est aussi attestée par la lettre d’un certain Arsenio envoyée à Omer plus tard, le 28 mars 1944.
Le « René-Paul » :
Construit en 1938 au chantier Béliard - Crighton à Ostende. Nom du capitaine : HUBERT. Longueur de 54 mètres pour une vitesse maximale de 9.5 nœuds. Il faisait 740 tonnes (chargé) et comportait 11 hommes d’équipage. Au début de la guerre, dans la nuit du 13 au 14 juin 1940, il sorti le dernier du Havre bondé de réfugiés et de militaires alors que tout saute et brûle autour de lui.
Le « René-Paul » a transporté du 28 août 1941 au 6 juin 1944, 2369 évadés de guerre parmi lesquels 672 Belges, de Lisbonne à Gibraltar, ou en provenance de Casablanca.
Attaqué le 2 septembre 1943 à 08h30 par trois avions « Condor » allemands, le petit canon Oerlikon que l'on distingue sur la plate-forme avant (1ère photo ci-dessous) abattit l'un d'eux[1].
Le SS Ormonde :
A ne pas confondre avec le HMS Ormonde, coulé en 1941 par les Allemands. "SS" signifie "Steam Ship", c’est-à-dire navire à vapeur (propulsé par une machine à vapeur), là où "HMS" (Her Majesty’s Ship) désigne les navires militaires. Le SS Ormonde était un navire civil à usage mixte (passagers et troupes).
Le SS Ormonde était un navire britannique utilisé comme transport de troupes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il a participé à des opérations militaires majeures, notamment le débarquement en Afrique du Nord en novembre 1942 (Opération Torch) et les débarquements en Sicile en juillet 1943.
Construit en 1917 par la société John Brown & Company à Clydebank, Écosse, il est commandé à l’origine pour la compagnie Orient Line, qui exploitait des lignes vers l’Australie.
Caractéristiques techniques : tonnage brut : environ 14 982 tonnes ; longueur : 177 mètres ; largeur : 21 mètres ; vitesse maximale : environ 18 nœuds (33 km/h)
Capacité de transport :
· En temps de paix : environ 600 à 800 passagers, répartis entre les 1ʳᵉ, 2ᵉ et 3ᵉ classes
· En temps de guerre : converti en transport de troupes - capacité accrue à environ 1 000 à 1 200 soldats
[1] Source : Site des Brigades Piron, citant des extraits du livre « Evadés» et « Le rendez-vous de Gibraltar » par Guy Weber
Le rené-Paul, vers 1943
Le SS Ormonde pendant la 2nde Guerre Mondiale