Le matin du sixième jour à Gibraltar, je me rends à ma place habituelle. Après le petit déjeuner, je monte sur le pont à la recherche de Jean ou de tout autre compagnon. Assez surpris de constater que notre navire n’est plus à la même place, je dois bien me rendre à l’évidence, cette fois nous sommes partis. Jean me dit : « Ouvre bien tes yeux car tu n’auras pas souvent l’occasion de voir un tel spectacle ». Un marin me dénombre la composition approximative de notre convoi. Il y a trois navires destinés à du transport de troupes, celui où nous nous trouvons, un deuxième qui sert au rapatriement de permissionnaires anglais, et enfin le troisième qui est rempli de minerais de cuivre en provenance du Congo belge. Ces renseignements lui ont été donnés par d’autres marins. J’avance derrière lui en ouvrant de grands yeux. Je vois le croiseur ouvrir la marche, suivi d’un porte-avions. Les trois vaisseaux constituant le corps d’expédition sont encadrés à gauche et à droite par quatre contre-torpilleurs. En dernier lieu, suivent les corvettes. Les sillages creusés par chaque bâtiment forment une traînée verte du plus bel effet. Les machines commencent à tourner à plein rendement. Je commence à ressentir les effets du tangage. Par les hublots, je vois alternativement la masse d’eau obturer la vue, une fois à bâbord, puis à tribord, ensuite c’est le ciel qui prend la relève. Cette affreuse tempête va-t-elle bientôt s’apaiser ? Du porte-avions qui se trouve à environ 500 mètres de nous, des signaux lumineux jaillissent de la tourelle centrale et les navires d’escortes répondent de la même façon.
Subitement tout le convoi est stoppé ou quasiment. Nous faisons du sur place. Du porte-avions nous voyons décoller 12 chasseurs les uns après les autres. Ils se regroupent rapidement puis filent à l’autre bout de l’océan. Peu après ces 12 chasseurs viendront se poser sur la plateforme du grand navire, retenus à l’arrivée par des puissants sandows qui les freinent considérablement.
Si tout va bien nous en avons pour cinq ou six jours. Nous suivons un itinéraire compliqué qui s’éloigne très fort des côtes et notre navigation en « zig-zag » est destinée à dérouter des poursuivants éventuels. Le troisième jour commence par ce que je considère comme une tempête effroyable, mais pour les marins ce n’est qu’un gros temps.
Tous les ponts sont interdits, sauf les deux ponts supérieurs. L’Ormonde pique du nez dans le creux des vagues qui atteignent plusieurs mètres, puis se redresse comme s’il allait décoller, en faisant craquer toute l’armature. Au début de la nuit, les vagues s’apaisent et le vent diminue de force. Enfin le matin les éléments se calment.
C’est notre quatrième jour à bord. Alors que le train-train normal se rétabli, les sirènes soudain entrent en action, donnant le signal d’alerte. Tout le monde sur le pont, en vitesse ! J’aperçois à nouveau le langage lumineux de nos convoyeurs. Les avions prennent l’air, tandis que les corvettes nous dépassent et abandonnent ainsi les trois navires qu’elles sont chargées de protéger. Tout notre convoi est ralenti, à part les corvettes qui elles filent bon train. Nous nous dirigeons vers une colonne de fumée. Sur l’eau, je distingue des petits points noirs, il me semble que ce sont des chaloupes. Bientôt on aperçoit un bâtiment de la marine marchande qui gîte terriblement par tribord. Il est salement touché. Les corvettes l’entourent et cachent leurs marmites. Les chaloupes de nos sister-ships sont descendues, elles se dirigent vers les autres. Nous assistons bel et bien à un sauvetage.
Soudain notre navire se met à avancer, précédé des autres bâtiments de protection. Au fur et à mesure que nous approchons du lieu du drame, on distingue mieux les barques de sauvetage remplies de naufragés. Des filets quadrillés de cordes ont été jetés par-dessus bord et les premiers hommes s’y accrochent pour monter à bord. On dirait une nuée de mouches. Quant au navire touché, il s’enfonce de plus en plus dans la mer ; bientôt il va disparaître dans un tourbillon. Des trois bateaux transporteurs qui ont été attaqués un seul reste en surface. Plus tard dans la soirée, nous apprendrons que c’est un sous-marin allemand qui a fait ce travail destructeur.
Hélas 300 hommes dont une soixantaine de marins trouveront la mort dans cette tragédie. Le triste spectacle dont nous avons été les témoins oculaires a considérablement refroidi notre ardeur de combattant.
Cinquième jour en mer. Cette fois plus rien ne vient troubler notre quiétude. Le but approche, le commandant annonce à l’équipage et aux passagers : « Sauf accident ou évènement fortuit, notre voyage prendra fin dans le courant de l’après-midi ».
Gibraltar
Sous-marin allemand : Exemple d'U-Boat (Unterseeboot) avec ici l'U-534
Contexte historique :
Durant la Seconde Guerre Mondiale, un grand nombre de convois furent organisés par les Alliés, qui partaient de différents ports tels qu’Alexandrie, Le Cap, Port Saïd ou Gibraltar (ou se rejoignaient à Gibraltar pour repartir) avec la Grand Bretagne comme destination. Les convois au départ de Gibraltar étaient identifiés de l’acronyme MKS (pour « Mediterranea to Kingdom Slow ») suivi d’un chiffre. La composition moyenne de ces convois était la suivante et pouvait varier selon la météo ou le risque d’attaque en mer.
En 1943, la bataille de l'Atlantique était à son apogée, avec de nombreux convois et sous-marins en action. De ce fait, un grand nombre des navires de transport entre Gibraltar et Liverpool ont été coulés par des sous-marins allemands. Selon Uboat.net, la perte de navires alliés a diminué progressivement pour atteindre 4 navires par mois en juin 1943. Cependant, les pertes de sous-marins allemands ont atteint un pic de 37 par mois en mai 1943.
Sur base des informations documentées par Omer (départ de Gibraltar quelque part entre fin octobre et mi-novembre 1943), le convoi dont il a fait partie est probablement un des trois référencés ci-dessous (avec entre parenthèse leur date de départ de Gibraltar et d’arrivée à Liverpool). Néanmoins, aucune référence au SS Ormonde ou à 2 navires coulés dans l’Atlantique au même moment sur cette période n’a été retrouvée. Il est possible que le convoi qui comprenait le SS Ormonde fasse partie d’une liste encore longue de convois non-référencés car plus petits.
· MKS-28 (G : 23/10/43 – L : 5/11/43)
· MKS-29 (G : 3/11/43 – L : 18/11/43)
· MKS-30 (G : 13/11/43 – L : 26/11/43)
Vue aérienne d'un convoi durant le Seconde Guerre Mondiale
Nous arrivons à Liverpool et les ordres tombent : « Le débarquement du SS Ormonde se fera de la façon suivante : en premier lieu le pont inférieur sera dégagé, ensuite les ponts 2,3,4. L’équipage sortira en dernier lieu en commençant par les hommes de machine. Respectez ces consignes et tout ira bien. Je vous remercie pour la discipline dont vous avez fait preuve et je vous souhaite à tous un heureux débarquement. »
L’énervement est à son comble. Personne ne peut rester sur place. Cependant en une demi-heure dans la plus grande discipline le navire est complètement évacué. Nous sommes embarqués dans des bus qui démarrent immédiatement. Celui dans lequel je me trouve quitte le port et traverse toute la ville. Ensuite nous roulons bon train à travers la campagne. Après une demi-heure, je vois un panneau qui renseigne GOUROCK 1 mile. C’est notre terminus. Avant nous, un bus est arrêté devant le perron d’un grand bâtiment en brique et nous stoppons derrière lui. Des policiers montent la garde, sans doute pour empêcher des fuites éventuelles.
Nous sommes en Ecosse. Le bâtiment qui nous héberge est un hôpital dont la structure a été modifiée pour nous recevoir. Nous sommes mis en quarantaine ou plus exactement sous surveillance médicale. Les uns après les autres nous entrons dans des cabines de bain individuelles dont la porte du fond s’ouvre pour laisser le passage à deux gars costauds qui m’empoignent sans délicatesse et me couchent dans une baignoire d’eau savonneuse. A l’aide d’une brosse, ils me nettoient de la tête aux pieds. Ensuite ils me font signe d’avancer dans la lingerie où je reçois un uniforme complet kaki de combattant.
En fait le terme de quarantaine est très élastique. Les journées se partagent entre le bowling, le ping-pong, le billard et les jeux de dames ou d’échecs. On dispose aussi d’un piano et d’une batterie de jazz et beaucoup d’amateurs de musique donnent des concerts improvisés.
Presque tous les pensionnaires sont déclarés aptes à sortir. Quelques-uns cependant devront être dirigés vers des hôpitaux, leur cas présentant des anomalies internes ou des blessures mal soignées. Les cars qui nous avaient chargés depuis le port reviennent nous chercher et nous refaisons le trajet en sens inverse jusqu’à la gare de Gourock. Dix heures de trajet en chemin de fer nous amènent à Londres, « Northern Station ». C’est à nouveau en autobus qu’on nous véhicule à travers la capitale, meurtrie en beaucoup d’endroits par les bombes allemandes. Autour de la cathédrale Saint Paul des quartiers entiers sont rasés. Une heure et demie de bus nous amène à notre point de chute : PATRIOTIC SCHOOL.
C’est ici qu’il va falloir montrer patte blanche devant l’Intelligence Service[1]. Logé et nourri convenablement, chacun attend de comparaître devant une commission d’enquête. Les officiers qui nous reçoivent s’expriment dans notre langue et les interrogatoires sont serrés.
Un peu intimidé de me trouver sur la sellette devant des officiers supérieurs, je fais néanmoins de mon mieux pour répondre. C’est au cours des nombreux interrogatoires, espacés sur plusieurs jours, qu’il m’est donné de devoir me creuser la cervelle pour tenter de contenter mes interlocuteurs. Ma vie privée est disséquée à fond et je suis retourné sur toutes les coutures. Les deux officiers qui me questionnent ont, devant eux, le CV que j’ai dû remplir avant que ne débute la séance. Des précisions sont exigées surtout celles relatives à mes activités depuis le 10 mai 1940.
Avant de pouvoir se mouvoir librement, il faut aussi subir l’examen de passage du contre-espionnage. Un filtre nécessaire.
Cela se passe à BATTLE SCHOOL[2]. Imposante maison entourée d’un parc. Les noms apparaissent successivement affichés au tableau. C’est mon tour. Une série de chambrettes, vraies cellules de moines. J’entre. Un barbu entre deux âges m’invite à m’asseoir. Extrêmement aimable, il me prie de lui résumer ma vie, puis mon évasion de Belgique.
Le lendemain rappel chez mon interrogateur. Quel mystérieux personnage, il connaît mieux la Belgique et la France que moi.
Après huit jours d’interrogatoire, on me dit « vous êtes « clear » (blanc) comme de la neige. Tout est en règle. Vous pouvez sortir. »
Il ne me restait plus qu’à m’engager dans la RAF[3] comme élève pilote. Après un court séjour dans un centre de réadaptation à Goring-on-Thames je fus accepté comme élève pilote et entrai à l’école de pilotage à SNITTERFIELD, près de Stratford-on-Avon, comme chef de la 92ème promotion.
[1] NDLA : Secret Intelligence Service (SIS), plus connu sous le nom de MI6. Il s’agit du service de renseignement extérieur du Royaume-Uni, chargé de collecter et d’analyser des informations à l’étranger pour soutenir les politiques de sécurité, de défense, étrangères et économiques du gouvernement britannique.
[2] NDLA : Bâtiment faisant partie de la Patriotic School
[3] Royal Air Force, force aérienne britannique
Décembre 1943 - Probablement prise lors des derniers jours en Ecosse. Omer a fait signer au dos de celle-ci (voir ci-dessous) une partie de ses camarades. Omer est au premier rang, deuxième en partant de la droite.
La Cathédrale St Paul et de ses alentours à Londres, en 1943
Contexte historique et géographique :
Gourock Duncan Macpherson Hospital :
Ce bâtiment a été construit en 1925 grâce au legs du capitaine Duncan Macpherson, un marin et philanthrope local. Durant la Seconde Guerre mondiale, bien qu'il n'existe pas de documentation spécifique sur son rôle exact, il est probable que l'hôpital ait participé à l'accueil et au tri des réfugiés arrivant à Gourock, un port stratégique pour les convois alliés.
Après la guerre, en 1948, l'établissement a été intégré au Greenock Royal Infirmary. Il a fermé ses portes en 1979. Depuis, le bâtiment a été réaffecté et est connu sous le nom de McPherson Centre, utilisé par les services sociaux locaux.
Patriotic School :
La Patriotic School était un collège de filles à Londres où, pendant la Seconde Guerre mondiale, le MI-5 interrogeait toutes les personnes à leur arrivée au Royaume-Uni, et les détenait pendant le temps nécessaire afin de vérifier qu'elles ne présentaient aucun risque pour la sécurité intérieure du pays. Photo contemporaine du bâtiment ci-contre.
Goring-on-Thames Flint House Rehabilitation Center:
Construite en 1913, elle est confiée en 1940 à la Croix Rouge, qui en fait une maison de convalescence pour soldats blessés et militaires à réhabiliter. Jusqu’à 40 personnes y séjournent en même temps et participent à la gestion de l’établissement, de la ferme et des jardins. En 1947, la maison retourne à ses propriétaires. Après plusieurs changements, c’est aujourd’hui (photo contemporaine ci-contre) un centre de réhabilitation pour policiers.
RAF Snitterfield Pilot School :
Ecole de pilotage de la Royal Air Force, active d’avril 1943 à octobre 1946. Elle a été principalement utilisée par la No. 18 (Pilots) Advanced Flying Unit (18 (P)AFU) pour la formation avancée des pilotes. Les avions utilisés comprenaient des Airspeed Oxfords, des Miles Magisters et des Boulton Paul Defiants. Aucune photo précise du centre n’a été retrouvée (photo page suivante : exemple de cours pour pilotes à la RAF)
Dépôt Aéronautique Belge :
Celui-ci fut créé en tant qu’unité de la Force Aérienne belge le 1er août 1942 à Goring-on-Thames, afin de fournir une formation préliminaire aux Belges avant leur incorporation dans la RAF pour des fonctions de personnel navigant, avec une capacité de 100 élèves. Le 28 octobre 1943, il fut intégré à la RAF et renommé Dépôt de la Force Aérienne Belge.
Dépôt de la RAF (belge) :
Ce dépôt fut créé par la redésignation du Dépôt Aéronautique Belge de Goring-on-Thames le 28 octobre 1943, lors de son intégration dans la RAF. Il était prévu qu’il puisse accueillir 250 personnes, mais sa capacité initiale fut limitée à 120 (personnel compris). Il comprenait trois sections principales :
Un pool d’accueil pour la réception, la dotation en équipement, les examens médicaux, etc.
Une section d’instruction pour le personnel navigant, divisée pour gérer à la fois les recrues débutantes et le personnel déjà formé.
Une section de formation au sol destinée aux futurs techniciens et ouvriers spécialisés.
Le 1er janvier 1944, les sections mentionnées ci-dessus furent transférées à l’École de Formation Initiale RAF (belge) de Snitterfield, et le dépôt fut réorganisé en un pool de non-actifs et une section de reclassement, avec une capacité totale de 100 personnes (20 officiers, 20 sous-officiers supérieurs et 20 autres grades). À la même date, il passa du Groupe n°54 au QG (Unité) du Commandement de l’Entraînement au Vol. À partir du 10 mai 1944, sa capacité fut portée à 104 personnes (30 officiers, 30 sous-officiers supérieurs, 10 autres grades et 34 membres du personnel).
Il fut transféré au Commandement de la Formation Technique le 13 novembre 1944 et renommé Camp de repos et de permission n°30 (belge) le 14 décembre 1944.
RAF Snitterfield Pilot School
Omer Sevenans lors de son arrivée à Londres en janvier 1944
Mais ceci est une autre histoire… Profitant d’un long week-end, je me trouve près de la gare de Victoria et pour être plus précis au restaurant Chez Rose. Un civil est accoudé au bar, les pieds sur la barre de cuivre. Il vide son verre et au moment de vouloir sortir je crois pouvoir reconnaître Pierre Neukermans, l’homme qui avait rebroussé chemin à Paris. Je l’interpelle et en effet c’est bien lui. J’entame la conversation concernant notre évasion et lui pose un tas de questions concernant la sienne. Quand et comment il est arrivé à Londres ? Il a coupé court à toutes mes questions, sans donner aucune explication. Je trouvais ça bizarre. Je n’ai plus revu Pierre, sauf en prison quelques semaines plus tard.
Qu’est ce qui aurait pu provoquer mon arrestation ? Peut-être s’agissait-il simplement d’un interrogatoire qu’on allait me faire subir en vue de mon retour secret en Belgique comme agent d’une organisation d’espionnage.
Hélas cette lueur d’espoir devint de plus en plus faible à mesure que nous approchons de Londres, pour s’effacer bientôt complètement après mon entrée au bureau du MI5 à Whitehall. On ne daigna même pas me regarder, personne ne m’adressa la parole et je fus abandonné à mes réflexions dans le coin d’une pièce sommairement meublée où se tenait une sentinelle et où derrière une table du côté de la fenêtre donnant sur la cour, une dactylographe tapotait sur une machine à écrire. Après 45 minutes d’attente, un officier du MI5 revint et me passa un papier en me disant : « Lisez ! »
Finalement vers 16h une camionnette cellulaire vient me prendre pour me conduire dans une prison du sud de Londres. Arrivé dans le bureau de la prison, un major me pria de déposer tout ce que j’avais sur moi. Dans un local à côté du bureau je devais me déshabiller complètement et revêtir l’uniforme de prisonnier. Mon uniforme de la RAF et tout mon linge de corps était fourré pêle-mêle dans un grand sac. L’émotion que je ressentis au moment où la porte du cachot se referma sur moi, je ne puis la décrire. Dès que je fus seul, je me mis à pleurer comme un enfant, jusqu’au moment où un soldat anglais vint me passer un plat de pommes de terre, des légumes et de la viande. Je ne songeais pas à manger…Bientôt l’obscurité survint et je me jetai tout habillé sur mon lit. Quelle nuit terrible ! Par quelles angoisses je suis passé…Ce n’est qu’au matin que je parvins à m’endormir.
Vers 6h je suis éveillé par ma porte qui s’ouvre et un soldat qui m’apporte une tasse de thé que je dois boire en sa présence. Sans dire un mot, la lourde porte se referma sur moi et je me retrouve seul dans mon étroit réduit. Dans ma cellule, je ne peux tenir aucun objet. Pour passer le temps je fais l’inspection. Une solide porte ferme la cellule de 3m sur 2m. Au milieu de cette porte se trouve un guichet qui s’ouvre vers l’extérieur pour permettre de passer les repas. Au-dessus du guichet, la porte est percée d’un judas par lequel la sentinelle peut surveiller jour et nuit le prisonnier. Les murs sont blanchis à la chaux. En face de la porte un lit, à droite une fenêtre proche du plafond solidement protégée par des barreaux qui donne sur la cour de promenade. Une chaise et une armoire vide, le tout en fer, voilà le mobilier. Au fur et à mesure que j’examinais les murs de plus près, des inscriptions en français, anglais, allemand, flamand apparaissaient. A droite je pus lire : « voilà 20 jours que je suis ici et ne sais encore rien ».
A 8h, la sentinelle revient dans ma cellule avec le nécessaire pour faire ma toilette, eau, savon, essuie-mains, blaireau et rasoir de sureté. Après 15 min, la sentinelle, qui ne m’a pas quitté des yeux, reprend le tout sauf le blaireau que je peux tenir en permanence dans ma cellule et qui sera pendant toute la durée de ma captivité le seul objet autorisé. Après la toilette je reçois une brosse pour nettoyer ma cellule et après avoir fait mon lit (seulement deux couvertures sans draps) la sentinelle passe l’inspection, toujours sans dire un mot et puis referme la porte.
Neuf heures le petit déjeuner, midi le dîner et à sept heure le souper. Ma cellule restait allumée toute la nuit, l’interrupteur se trouvait à l’extérieur de ma cellule. En cas de besoin, je devais frapper à la porte et la sentinelle de service dans le couloir m’accompagnait alors vers les toilettes et m’attendait devant la porte des toilettes.
Old War Office (OWO) - Whitehall – MI5 – début 20e siècle
Convocation d’Omer Sevenans au Whitehall du 2 février 1944 (Omer n’a pas été directement arrêté mais convoqué aux bureaux du MI5 au War Office)
Prison de Pentonville, où Omer et Roger furent incarcérés (gravure d’époque)
J’avais droit aussi à la promenade. Une promenade qui consistait à tourner en rond à l’intérieur de la cour. Un enclos qui pouvait avoir 20m de large sur 12m de long et c’est entre ces quatre murs de 3m de haut qu’on tournait pendant une demi-heure. Lors de la promenade du deuxième jour, je pus apercevoir Roger (Louant) qui ne savait pas que j’étais là aussi.
Au retour de la promenade journalière en rentrant dans ma cellule j’étais précédé d’un homme dont je reconnus tout de suite la silhouette. Au moment de rentrer dans sa cellule voisine de la mienne, il me jeta un regard sans pouvoir dire un mot. Maintenant j’étais tout à fait certain, c’était Pierre notre compagnon de voyage de Lille à Paris et que j’avais revu à Chez Rose à Londres. Des coups répétés frappés sur le mur de séparation de la cellule attirèrent mon attention. J’écoutai et entendis m’appeler par mon nom.
Montant sur le tuyau servant au chauffage de la cellule, je pus répondre à ces appels et parvenir - non sans peine - en morse, à me faire comprendre. Pour ne pas attirer l’attention de la garde dans le couloir, toute notre conversation se faisait sur un chant. C’est ainsi que Pierre pu me dire que dans l’autre cellule à ma gauche se trouvait également Roger.
Après huit jours de silence, et pour la première fois, je peux quitter ma cellule pour un interrogatoire. Je dois descendre au bureau où m’attendent deux civils parlant le français avec un accent. Après avoir décliné mon nom et qualité, l’interrogatoire commence. De 9h à 12h et de 13h à 18h sans interruption. Ces officiers qui nous interrogent s’expriment en français et les interrogatoires sont serrés. Après le troisième jour d’interrogatoire, il n’y avait plus de doute : Pierre Neukermans était un espion. Quant à Roger et moi-même, subsistait un doute concernant notre culpabilité. Aussi longtemps que Pierre ne faisait pas des aveux nous étions des morts en sursis. Et ce étant donné qu’au départ de Bruxelles, Pierre Neukermans était venu se joindre à notre groupe et que cette ligne d’évasion était bien connue des Allemands qui en profitaient pour envoyer des espions en Angleterre via Miranda, Lisbonne et Gibraltar.
Au cours des nombreux interrogatoires, espacés sur plusieurs jours, ma vie privée est disséquée à fond et je suis retourné sous toutes les coutures. Les deux officiers ont devant eux mon cv que j’ai dû remplir avant que ne débute la séance. Des précisions sont exigées surtout celles relatives à mes activités depuis le 10 mai 40.
« Que faisiez-vous le 20 mars 41? » demandent-ils à brûle-pourpoint. J’ai bien envie de leur répondre : Et vous ? Mais je m’abstiens afin de ne pas les indisposer à mon égard. Finalement je comprends que mon seul problème est de prouver mon identité, car j’ai été annoncé par les services d’Albert Philipot[1] et mes questionneurs veulent s’assurer qu’il s’agit bien de moi et qu’il ne s’agit pas de quelqu’un qui aurait usurpé mon identité. Trop de soi-disant patriotes sont parvenus à s’introduire au Royaume Uni avec des intentions autres que celles qu’on attendait d’eux et qui n’étaient en fait que des espions à la solde des nazis. Pierre Neukermans fut condamné à mort et pendu dans la prison de Pentonville à Londres le 23 juin 1944.
[1] NDLA : Aucune référence trouvée sur cette personne
Prison de Pentonville - intérieur et porte de cellule (gravure d'époque)
Contexte historique :
Restaurant Chez Rose :
Situé dans le quartier de Soho, Chez Rose était un restaurant belge réputé pour ses steaks de cheval accompagnés de frites. Il était fréquenté par des membres de la communauté belge et française exilée à Londres pendant la guerre, ainsi que par des marins et des réfugiés. L'atmosphère y était conviviale, et l'établissement jouait un rôle social important pour les expatriés.
War Office - Whitehall – MI5 : Pendant la Seconde Guerre mondiale, Whitehall, situé au cœur de Londres, a joué un rôle central dans les opérations du MI5 (Security Service), l'agence de contre-espionnage britannique. Le MI5 était responsable de la sécurité intérieure du Royaume-Uni, notamment de la détection et de la neutralisation des espions ennemis. Pendant la guerre, ses bureaux principaux étaient situés dans l'Old War Office (The OWO), un imposant bâtiment de style néo-baroque achevé en 1906 et situé sur Whitehall. Ce bâtiment servait de centre névralgique pour la planification militaire et les opérations de renseignement.
Pentonville Prison – Londres : Durant la Seconde Guerre mondiale, la prison de Pentonville a été fermée aux détenus ordinaires mais a continué à accueillir des prisonniers condamnés à mort. Six espions allemands y ont été exécutés pour trahison en vertu du Treachery Act de 1940. Parmi eux figurait Josef Rudolf Waldberg (alias Henri Lassudry), un Belge qui se faisait passer pour un Allemand. Il a été pendu à Pentonville le 10 décembre 1940. Ces exécutions faisaient partie de la campagne secrète menée par le gouvernement britannique contre les espions nazis.
Bien qu’aucune preuve formelle n’en atteste, il est estimé qu’Omer Sevenans et Roger Louant y ont été détenus de février à juillet 1944.
Vue contemporaine du bâtiment où se situait le restaurant Chez Rose, 33 Fifth Street, Londres
Pierre Neukermans (le traitre)
Pierre Richard Charles Neukermans, sujet belge âgé de 28 ans, fut l’un des rares ressortissants alliés exécutés pour trahison au Royaume-Uni pendant la Seconde Guerre mondiale. Ancien officier de l’armée belge, il avait été réformé en 1938 pour invalidité. En 1940, après avoir tenté en vain de fuir vers la France, il retourna en Belgique occupée, où il fut recruté par les services de renseignement allemands (Abwehr).
Formé comme agent secret par l’ennemi, il fut envoyé en mission en Grande-Bretagne avec pour objectif de collecter des informations militaires sensibles. Il parvint à gagner Londres le 16 juillet 1943 en passant par Lisbonne, usant de sa couverture d’honnête citoyen belge loyal aux Alliés. Grâce à cette façade, il obtint un emploi administratif au sein d’un bureau du gouvernement belge en exil. Cette position lui donna accès à des données confidentielles concernant les activités militaires belges sur le sol britannique.
Pendant plusieurs mois, Neukermans transmit à ses officiers traitants des lettres dissimulant des messages codés. Celles-ci étaient adressées à une couverture dans un pays neutre et contenaient des renseignements sur la localisation des troupes belges, les dates estimées des départs de convois maritimes vers le Congo belge et d'autres territoires alliés, ainsi que des informations sur les conditions générales en Grande-Bretagne.
Arrêté par les services de contre-espionnage britanniques (MI5), il avoua rapidement sa mission, son passage organisé par des agents allemands, ainsi que les méthodes de communication employées. Jugé pour trahison et espionnage, il fut condamné à mort le 1er mai 1944. « Quand la guerre sera terminée, dit le juge lors du procès à la Central Criminal Court, ses compatriotes auront du mal à pardonner une telle trahison. » Son dernier appel fut rejeté la veille de son exécution.
Pierre Neukermans fut pendu à la prison de Pentonville, à Londres, le 23 juin 1944. Il devint le quinzième espion exécuté au Royaume-Uni pendant la guerre, et le deuxième cette même année. Son cas illustre les risques d’infiltration auxquels faisaient face les gouvernements en exil, et la fermeté avec laquelle les autorités britanniques luttaient contre les menaces intérieures.
Coupures de la presse britannique de l’époque évoquant la pendaison de Pierre Neukermans
Un de ceux qui est arrivé ici en même temps que moi a failli payer cher d’avoir voulu cacher un épisode de sa vie. Pour lui faire comprendre qu’on ne se moquait pas impunément des services de contre-espionnage, il fut emprisonné la nuit suivante. Le lendemain matin, on vint le chercher et emmené entre deux gardes devant une cours martiale et condamné à mort pour tentative d’espionnage. On exigeait de nous une sincérité complète et sans retenue.
Seul dans ma cellule, je me plongeais dans mes réflexions, j’examinai ma situation bien en face. Elle me paraissait grave. Il n’y avait plus à douter, au minimum, d’un emprisonnement pendant toute la durée de la guerre, ou peut être aussi la mort par pendaison. Et quand je me mis à songer à ma famille, à ma fiancée, à mes amis et devoir quitter en pleine vie tout ce qui faisait ma joie et mon bonheur sur terre, mon cœur saigna abondamment.
Uniformément tristes et moroses, les jours se succédaient, sans que j’eu le moindre espoir. Personne ne peut comprendre ce que le pauvre prisonnier que j’étais endura durant cette période. Depuis mon interrogatoire je n’entendais plus parler de rien. J’étais comme oublié dans cette grande maison peu hospitalière. Les seules paroles que j’entendais en dehors des interrogatoires étaient « promener, se laver, nettoyer ».
Chaque matin différents avis étaient affichés. Ils concernaient des instructions diverses, mais aussi, parfois, nous informaient de la découverte d’espions parmi les nouveaux arrivés. J’ai eu ainsi connaissance à deux reprises d’arrêts de mort décrétés et exécutés.
Quant aux déserteurs italiens et même belges, français et quelques allemands en rupture de combat, ils furent dirigés sur une île où ils passèrent les années de guerre comme prisonniers.
Enfin on m’annonça que j’étais libre et que je pouvais sortir[1].
J’ai été chaudement remercié d’avoir apporté certains renseignements. Il ne me restait plus qu’à mettre mon uniforme de la RAF pour rejoindre l’EM belge à Eaton Square, avant de rejoindre Blackpool
[1] NDLA : Selon les estimations, cette libération aurait eu lieu en juillet 1944.
Blackpool, août 1944. Omer est au centre. Photo prise quelques semaines après sa libréation. Aucune information sur les deux autres militaires.
NDLA: La suite de récit a été établi par Julien Sevenans sur base des 250 (!) lettres échangées (et conservées) entre Omer Sevenans et sa famille, ses amis et sa futur épouse, Blanche Tossens de 1944 à 1946.
Après sa libération en juillet 1944, Omer se trouve à l’été 1944 dans une nouvelle phase de sa vie militaire. En août 1944, il est stationné à Blackpool, sur la base de Kirkham RAF Station. À ce moment, la guerre n’est pas terminée, mais son rôle évolue progressivement. Les lettres échangées avec ses proches montrent un jeune homme qui tente de reconstruire une certaine stabilité après des années de tension et d’incertitude.
Durant cette période, Omer reste en contact avec d’autres Belges engagés dans les forces alliées, notamment Roger Louant. Les correspondances montrent que les trajectoires des jeunes soldats divergent : certains rentrent rapidement en Belgique après la Libération, tandis qu’Omer poursuit son engagement au sein de la RAF. Sa famille, restée à Gossoncourt, vit alors dans une profonde anxiété. Pendant de longs mois, elle a ignoré où il se trouvait réellement, allant parfois jusqu’à le croire mort. Les premières lettres reçues après la Libération apportent donc un immense soulagement.
À partir de septembre 1944, Omer est muté à la RAF Hendon Station, au nord-ouest de Londres. Cette base joue alors un rôle essentiel dans l’organisation de la RAF de fin de guerre. Hendon n’est plus un centre de combat actif, mais un important lieu administratif et logistique. On y organise des vols de liaison, le transport de personnel, ainsi que des opérations liées au rapatriement et à la démobilisation des soldats alliés.
Pour Omer, Hendon représente surtout une période d’apprentissage et de transition. Les lettres montrent qu’il ne souhaite pas simplement attendre la fin de son service militaire : il réfléchit activement à son avenir. À plusieurs reprises, il envisage de quitter l’armée, ce qui inquiète fortement son père Théophile. Celui-ci estime qu’après toutes ses années d’études et les sacrifices consentis, Omer doit réfléchir soigneusement avant d’abandonner une carrière prometteuse.
Plutôt que de quitter immédiatement la RAF, Omer choisit finalement de poursuivre sa formation. Il prépare des examens afin d’accéder au grade d’officier. Cette décision revient souvent dans les lettres familiales de 1945 et 1946. Ses proches l’encouragent dans cette voie, conscients que ces qualifications pourraient lui offrir de meilleures perspectives professionnelles après la guerre.
Cette période d’apprentissage au sein de la Royal Air Force n’est toutefois pas exempte de difficultés humaines. Comme plusieurs volontaires étrangers engagés dans les forces britanniques, Omer doit composer avec certaines formes de méfiance et de discrimination. Son origine belge, sa langue maternelle et surtout son identité catholique le placent parfois à l’écart dans un environnement militaire majoritairement anglican et britannique. Certaines remarques ou attitudes hostiles à l’égard des catholiques transparaissent dans les échanges de l’époque, reflétant des préjugés encore bien présents dans certains milieux militaires anglais durant la guerre.
Les correspondances révèlent aussi un quotidien plus personnel et positif de la vie militaire en Angleterre. Omer noue des liens très forts avec plusieurs familles britanniques. Parmi elles, la famille Healey de Watford occupe une place particulière. « Old Mother », comme Omer surnomme affectueusement Madame Healey, devient une véritable marraine de guerre. Elle veille sur lui, l’accueille régulièrement et entretient avec lui une relation presque familiale.
Vue de la base d’Hendon, fin des années 50
Omer avec Old Mother, mars 1946
En mars 1945, Omer se porte même volontaire pour participer à des missions de bombardement aérien sur l’Europe de l’Ouest. Il ne sera finalement pas retenu, mais cette démarche montre qu’il reste animé d’un profond engagement militaire malgré l’épuisement moral accumulé depuis le début de la guerre.
La guerre terminée, la vie militaire devient progressivement moins intense. Omer suit des cours, fréquente ses amis anglais, prend des leçons de danse et réfléchit à son avenir avec Blanche. Ses permissions en Belgique deviennent les moments les plus importants de cette période. Lorsqu’il revient à Gossoncourt en juin 1945 pour les célébrations de l’Armistice, il est accueilli comme un héros. Les photographies et témoignages décrivent des défilés festifs, des carrioles décorées et une population heureuse de revoir l’un des siens revenu vivant d’Angleterre.
Cependant, cette période est aussi marquée par un drame personnel : le décès de sa mère Euphrasie Duquet, le 9 décembre 1945. Omer revient alors en Belgique dans des circonstances douloureuses. Après les funérailles, il doit repartir en Angleterre, où il poursuit encore plusieurs mois son service et ses examens d’officier.
Au fil de l’année 1946, tout indique cependant qu’un retour définitif se prépare. Ses valises sont progressivement renvoyées en Belgique, les discussions autour du mariage avec Blanche deviennent concrètes, et la démobilisation approche. Après plusieurs années d’exil, Omer s’apprête enfin à rentrer définitivement au pays.
Blanche, Omer et Théophile défilant dans Gossoncourt – juin 1945
En parallèle du parcours militaire d’Omer, les lettres offrent un portrait particulièrement vivant d’Opheylissem et de la famille Tossens-Benne, dont est issue Blanche. Le village apparaît comme un petit monde profondément marqué par la guerre, mais où la solidarité familiale, les fêtes populaires et les relations de voisinage restent essentielles.
La famille Tossens tient un magasin à Opheylissem, rue du Château. Les parents de Blanche, Jules Tossens et Marie-Thérèse Benne, y vivent avec leurs filles : Blanche, Frida et la jeune Yvonne. Le magasin joue un rôle central dans la vie quotidienne du village et sert souvent de lieu de rencontre.
Blanche Tossens apparaît dans les lettres comme une jeune femme cultivée, courageuse et profondément attachée à Omer. Diplômée comme institutrice avant la guerre, elle enseigne successivement à Schaerbeek puis à Neerheylissem. Pendant l’occupation et l’après-guerre, elle partage son temps entre Bruxelles et Opheylissem, tout en entretenant une correspondance presque ininterrompue avec Omer.
Ses lettres racontent avec émotion l’attente du retour de son fiancé. Durant de longs mois, elle vit dans l’angoisse, ne recevant que peu de nouvelles. Elle décrit aussi les difficultés quotidiennes de l’après-guerre : le rationnement, les problèmes de courrier, les déplacements compliqués et les pénuries. Pourtant, malgré les épreuves, elle conserve une grande foi dans l’avenir.
Les récits provenant d’Opheylissem sont souvent empreints de chaleur et d’humour. Les deux sœurs de Blanche, Frida et Yvonne, écrivent régulièrement à Omer. Frida, surtout, possède un ton vif et moqueur qui anime la correspondance familiale. Elle raconte les bals, les fêtes, les visites de soldats britanniques et les nombreux commérages du village.
Les kermesses occupent une place importante dans ces récits. Celles de Gossoncourt, d’Opheylissem et de Neerheylissem marquent le retour progressif de la joie après les années d’occupation. Les lettres décrivent les manèges, les attractions, les soirées qui se prolongent jusque tard dans la nuit et les rencontres entre jeunes gens.
La kermesse de Gossoncourt d’août 1945 revient particulièrement souvent dans les correspondances. Blanche y participe avec ses sœurs, Esther Louant, Paula Rome et plusieurs amis. Des soldats britanniques invités dans la région prennent également part aux festivités. Tous regrettent l’absence d’Omer et répètent souvent : « Ah, si Omer était ici ! ».
Les relations entre les habitants et les soldats britanniques constituent un autre aspect marquant de la vie à Opheylissem. Après la Libération, plusieurs militaires anglais restent en contact avec les familles locales. Parmi eux figurent Roy King et Bill Ireland, deux sergents britanniques qui se lient d’amitié avec les Tossens. Ils rendent visite à la famille à plusieurs reprises après la guerre et entretiennent une correspondance avec Omer.
Ces échanges illustrent l’ouverture progressive du village sur le monde extérieur. Les jeunes découvrent les habitudes anglaises, le chewing-gum américain, les chansons étrangères et même quelques rudiments d’anglais. Blanche commence d’ailleurs à apprendre cette langue grâce à la méthode Assimil afin de mieux communiquer avec les amis britanniques d’Omer.
Malgré le retour progressif de la fête et de la légèreté, les traces de la guerre restent omniprésentes. Les habitants évoquent les arrestations pour collaboration, les bombardements, les déportés revenus d’Allemagne ou encore les difficultés matérielles persistantes. Les pénuries sont telles que certains demandent à Omer d’envoyer depuis l’Angleterre des chaussures, du chocolat ou diverses marchandises devenues rares en Belgique.
Mais au fil des mois, un nouvel horizon se dessine : celui de la reconstruction et du mariage. Dès l’été 1945, Omer et Blanche parlent ouvertement de leur union future. Les familles se préparent progressivement à cet événement attendu depuis longtemps. Blanche rêve même de rejoindre Omer en Angleterre après leur mariage, avant que les projets ne s’orientent finalement vers une installation définitive en Belgique.
Durant l’année 1946, les préparatifs se précisent. Frida aide au magasin familial tandis que Blanche termine sa dernière année d’enseignement. Les proches parlent déjà du retour imminent d’Omer. Les colis, les lettres et les nouvelles circulent avec plus de régularité, signe que les temps changent enfin.
Après plusieurs années de séparation, d’incertitude et d’attente, Omer Sevenans rentre définitivement en Belgique en octobre 1946. Quelques jours plus tard, le 5 octobre 1946, il épouse Blanche Tossens à Opheylissem. Ce mariage marque l’aboutissement d’une longue histoire d’amour née avant la guerre et maintenue vivante grâce à des centaines de lettres échangées entre l’Angleterre et le Brabant belge. Il symbolise également le retour à la paix, à la vie familiale et à l’espoir d’un avenir nouveau après les épreuves du conflit mondial.
Les Sergents B. Ireland (à gauche) et Roy King (à droite) avec la famille Tossens, Opheylissem. De gauche à droite: Blanche Tossens, Jules Tossens, Yvonne Tossens, Marie-Thérèse Tossens-Benne.
Yvonne Tossens devant la vitrine du magasin Delhaize Tossens-Benne (actuel N°9 rue Armand Dewolf), fin des années 40.
5 octobre 1946 : mariage de Omer Sevenans et Blanche Tossens à Opheylissem
FIN