Voici le récit de vie de Jules et Warka, deux destins que la Seconde Guerre mondiale allait arracher à leur village et réunir en Allemagne. Lui, prisonnier de guerre belge ; elle, jeune Ukrainienne déportée pour le travail forcé. Après la captivité, la faim et les bombardements, ils se rencontrèrent à Herborn et construisirent ensemble une nouvelle vie en Belgique. Leur histoire devint celle d’un amour né au cœur de la guerre et qui traversa les décennies.
Warka naquit dans la famille Mazurenko, le 1er septembre 1919, à Hvozdiv, en Ukraine, à une vingtaine de kilomètres de Kiev. Elle avait alors un frère de six ans et une sœur d’un an. Son père avait combattu pendant la guerre de Russie.
Warka se souvenait avec plaisir de son enfance. La guerre terminée, tout était partagé au sein des communautés. Son papa, qui était meunier, avait dû céder sa meunerie et partit travailler à Kiev, d’où il revenait à pied chaque semaine.
Les enfants, les épouses et les personnes âgées restaient au village, tandis que les hommes partaient travailler dans les villes environnantes, parfois très loin, jusqu’en Sibérie. Personne n’avait faim et les écoles communales étaient ouvertes à tous jusqu’à l’âge de quatorze ans.
Warka aimait se rendre à l’école. Pratiquant la religion orthodoxe, elle vivait également au rythme de fêtes très colorées et joyeuses. Les costumes chatoyants, les musiques entraînantes et les danses faisaient alors la joie de tous. Très jeunes, les petites filles cousaient à la main leur trousseau. Chacun était profondément attaché aux traditions.
À quatorze ans, ceux et celles qui le souhaitaient pouvaient se rendre à Kiev pour y apprendre un métier. Warka choisit cette voie et partit apprendre celui de couturière. Elle devait effectuer le trajet à pied chaque semaine, soit 36 kilomètres aller-retour. Elle revint avec son diplôme, mais détesta ces éloignements hebdomadaires… Elle s’installa donc chez ses parents et travailla pour les habitants du village.
Les années passèrent, mais petit à petit, vers 1935, des nuages commencèrent à assombrir l’Europe. Hitler avait pris le pouvoir en Allemagne et les pays voisins commençaient à trembler. Son objectif était de conquérir l’Europe… et le monde.
Malgré l’accord de paix signé avec la Russie, après avoir envahi les pays voisins, Hitler attaque l’URSS le 22 juin 1941, reniant son accord. Le 1er juillet 1942, ce fut l’Ukraine qui tomba sous l’occupation allemande. Des bruits couraient à travers l’Ukraine : l’Allemagne avait besoin de personnes pour travailler dans les usines d’armement.
Région de Kiev - années 30 (source: Archives Ukrainiennes)
En effet, un jour de 1942, des camions allemands s’arrêtèrent sur la place de Hvozdiv. Après avoir consulté les listes des habitants, les soldats établirent un répertoire regroupant les noms de toutes les filles aînées des différentes familles. Celles-ci n’avaient que quelques heures pour rassembler leurs bagages et devaient être prêtes à partir pour l’Allemagne.
La peine, la peur et le désarroi s’installèrent dans chaque foyer. Que vont-elles devenir ? Il n’y avait aucune échappatoire possible.
La sœur aînée de Warka ne voulait pas partir. Elle voulait rester auprès de ses parents, désormais âgés, et préférait mourir plutôt que de les abandonner. Mais quelles seraient les conséquences pour sa famille ? Pour le village ? Quel dilemme !
C’est alors que Warka, la courageuse, prit une décision héroïque : elle partirait à la place de sa sœur.
Imaginons un instant le chagrin, la peur et l’angoisse de tous…
À Hampteau, naquit le 30 décembre 1911 un petit Jules, fils de Jacques Emile Wanten (1881 – 1919) et Marie Angélique Delande (1881 – 1962).
Angélique Delande-Wanten (au centre) et ses quatre fils. De gauche à droite: Joseph (1908-†) ; Julien (1914-1994); Jules (1911-2003); Léonard (1910-†)
Les quatre frères Wanten, Julien, Joseph, Léonard et Jules, formaient une jolie famille. Malheureusement, ils devinrent rapidement orphelins. Le papa revint de la guerre de 1914-1918 tellement affaibli qu’il mourut dans les mois qui suivirent son retour. La maman, seule avec ses quatre fils, souhaitait qu’ils trouvent rapidement du travail.
Jules Wanten (au centre) lors de son service militaire à Elsenborn en 1932.
Jules en trouva à l’usine Fellendael, située à une dizaine de kilomètres de chez eux, à Landen. Chaque jour, avec plusieurs hommes du village, il s’y rendait à vélo. Mais en Belgique également, on craignait que l’Allemagne n’envahisse le pays.
En 1939, Jules fut mobilisé à Grand-Manil, au 25e régiment d’artillerie. Les canons de campagne étaient tirés par six chevaux, chaque rang de deux chevaux étant conduit par un homme. Jules conduisait le dernier rang.
Le 10 mai 1940, l’Allemagne envahit la Belgique. Jules prit position à Namur, Champion, Vedrin, Bouge… Puis il fit retraite dans des wagons à bestiaux, avec les armes et les chevaux, en direction d’Anvers. Ils atteignirent Bruges et le 28 mai, par radio, ils apprirent la capitulation de la Belgique. Ce fut la débâcle.
Deux amis artilleurs pressèrent Jules de les accompagner afin de rentrer à la maison. Ils avaient trouvé une vieille voiture. Mais Jules pensa d’abord à ses chevaux. Il les détela et répandit de l’avoine autour d’eux. Voyant quantité de fusils abandonnés, il en enleva les verrous et les jeta.
« Les Allemands ne pourront pas s’en servir. »
Lorsqu’il rejoignit ses camarades, ceux-ci étaient déjà partis. Jules se joignit alors à une colonne de soldats encadrés par les Allemands. Des camions passaient, chargés d’hommes. On disait qu’il fallait un document cacheté pour pouvoir rentrer chez soi. Jules hésita, mais se rangea à cet avis malgré la proposition d’un camarade : « Il y a un bois à proximité, fichons le camp ! »
Jules répondit : « Oui, mais si nous ne sommes pas en règle, on ne pourra pas rentrer à la maison. »
Après une fouille complète, Jules fut embarqué à bord d’une péniche avec des centaines d’autres hommes, entassés comme des bêtes et accroupis dans la poussière.
Chacun recevait un petit pain. Pour boire, les prisonniers puisaient directement dans l’eau du fleuve. Et celui qui bougeait pour essayer de détendre ses jambes devait prendre garde à son petit pain : s’il l’oubliait, il ne le retrouvait jamais.
Il y avait plusieurs péniches. Soudain, l’une d’elles sauta sur une mine. C’était la tragédie de Willemstad (voir plus de détails dans le récit de Marcel Dothée).
Jules, lui, n’était pas à bord de la péniche naufragée. Mais celle dans laquelle il se trouvait prit dangereusement du gîte, car trop d’hommes étaient morts d’un côté. Les Allemands hurlaient : « De l’autre côté, schnell ! »
Les prisonniers se déplacèrent et la péniche finit par se redresser. Le voyage dura quatre jours et cinq nuits.
Lorsqu’ils descendirent enfin de la péniche, affamés et courbaturés, Jules prit le train puis un camion et arriva au Stalag IX-A de Ziegenhain, près de Kassel, où était également prisonnier François Mitterrand, le futur président de la République française.
Jules allait désormais faire partie des Arbeit-Kommandos. Il en connaîtrait cinq différents.
Jules Wanten (en haut à gauche) avec ses co-détenus au Stalag IX-A, 1940
Ziegenhain, Stalag IX-A, 1942
Jules allait désormais faire partie des « Arbeit-Kommandos ». Il fut envoyé dans cinq « Arbeit-Kommandos » différents.
Tout d’abord, il fut affecté dans une ferme. Affamé et mal soigné, il dut rentrer au camp avec un doigt très enflammé, atteint d’un panaris.
Quelques jours plus tard, il fut envoyé travailler comme bûcheron chez un baron. Là, il fut très apprécié, bien soigné et bien nourri.
Il travailla également comme terrassier, mais n’y resta pas longtemps. Atteint d’un eczéma au talon, il dut arrêter quelque temps afin de se soigner.
Il fut ensuite envoyé dans une usine où travaillaient une vingtaine de Français. Le travail consistait à tailler une pierre locale.
Après quelques semaines passées à l’entretien du camp, il fut finalement expédié à Herborn, dans une usine fabriquant des V1 et des V2.
C’est là qu’il eut la chance de croiser Warka.
Les conditions de travail à Herborn étaient très dures. De 6 heures du matin à 18 heures, tous travaillaient sur les machines. Regarder par la fenêtre signifiait risquer un coup de fusil !
Warka et Jules travaillaient dans le même bâtiment, sur des machines différentes. Le soir, les pièces fabriquées étaient très lourdes et ce sont les hommes qui les transportaient dans de petits wagons. Nul ne connaissait leur destination.
Warka soudait les pièces avec précision. Jules, lui, s’occupait de leur finition et de leur assemblage. Très souvent, c’était lui qui déposait les réalisations dans les wagons.
Usine d'armements de Herborn, Burger Eisenwerke - photo d'après guerre lorsque le site fut réhabilité par les troupes américaines en station de réparation. En 1945, lors de la Libération, 1526 travailleurs forcés s'y trouvaient.
La communication entre hommes et femmes étant interdite, il leur fallut quelques jours pour parvenir à se comprendre. De plus, Jules, arrivé plus tôt, connaissait un peu l’allemand et le russe, tandis que Warka ne comprenait que le russe.
Petit à petit, ils se comprirent et osèrent s’échanger quelques mots. Un soldat allemand les surprit un jour, mais, plus âgé, il ne les dénonça pas.
Les longs mois se succédèrent. La tristesse ou la joie dépendaient des rares nouvelles venues de l’extérieur.
Warka était admirative devant ce grand et fort Belge, si gentil. Jules, de son côté, n’était pas insensible aux grands yeux bleus de Warka.
Le dimanche après-midi, les femmes, séparées bien sûr des hommes, disposaient d’un petit local où elles pouvaient prendre un verre. Chacune à leur tour devait le nettoyer. Lorsque Warka était de service, elle parvenait parfois à rapporter une bière à Jules.
Jules et les soldats belges recevaient régulièrement des colis de la Croix-Rouge, qu’ils se partageaient bien sûr. Rien n’arrivait d’URSS.
Les nouvelles annonçant le débarquement de Normandie remontèrent le moral de toutes et de tous. Depuis quelque temps, Jules, tombé amoureux, rêvait de ramener Warka en Belgique et de l’épouser. Lorsqu’il lui en parla, plein d’espoir, Warka, amoureuse elle aussi, réfléchit longtemps avant de donner sa réponse.
Jules avait plus de trente ans. Peut-être avait-il une femme en Belgique ? Peut-être avait-il des enfants ? Que deviendrait-elle alors ? Jules lui promit que, si elle ne se sentait pas bien en Belgique, il la ramènerait lui-même en Ukraine.
Warka, Jules et une co-détenue de Herborn - vers 1943
La vie au camp devenait de plus en plus pénible. Plus les Alliés avançaient, plus les Allemands et, bien sûr, les prisonniers avaient faim. Pour les femmes, le menu du jour consistait en une grosse pomme de terre cuite, coupée en deux, avec un peu de margarine à se partager. Heureusement, les colis de la Croix-Rouge reçus par Jules furent également partagés avec Warka.
Les Alliés, avant de débarquer pour les libérer, bombardaient cette usine qui fabriquait des armes. Parfois, pendant la nuit, il fallait courir cinq ou six fois vers les abris. Mais le lendemain, le travail reprenait : pas question d’être en retard.
Un jour, alors que des baraquements brûlaient, Jules courut aider un prisonnier de la région, malade. Il l’aida à sortir des flammes. Ils se réfugièrent chacun dans un abri. Dans celui où Jules se réfugiaient se trouvaient déjà trois soldats allemands assis ainsi qu’une cuisinière. Jules se glissa derrière eux. C’est ce qui le sauva. Une bombe tomba près de l’abri. Les trois soldats allemands furent tués sur le coup et la dame cria à mort. Jules, lui, resta indemne, protégé sans doute par les personnes assises devant lui.
Ce jour-là, Jules et Warka se jurèrent qu’ils ne se quitteraient plus jamais. Beaucoup de prisonniers moururent pendant ces journées difficiles. Enfin, le 27 mars 1945, ils furent libérés par les Alliés.
Avec joie, Warka embrassa ses amies ukrainiennes et monta dans le camion qui les emmenait vers l’Europe avec Jules.
Enfin, ils étaient libres et réunis.
Mais le chemin du retour fut marqué par de nombreux épisodes.
Les freins du vieux camion qui les transportait se rompirent au sommet d’une côte. Sur la route, il n’y avait qu’un seul arbre. Le conducteur garda son calme et dirigea le véhicule vers cet obstacle, ce qui ralentit la descente. Tous furent indemnes !
Avant d’arriver près du Rhin, tout le monde fut débarqué et réparti selon les différentes destinations. Lorsque Warka déclara qu’elle était soviétique, elle ne put suivre Jules et on la somma de rentrer en Ukraine. Quel désespoir, alors qu’ils étaient enfin heureux !
Ne sachant où aller, ils traînèrent pendant deux ou trois jours, dormant à la belle étoile. Mais de nombreux autres camions arrivèrent bientôt. Les chauffeurs criaient : « Vers la Belgique ! »
Jules et Warka parvinrent à s’engouffrer discrètement dans l’un d’eux. Les voilà à Verviers ! Là, ils furent accueillis comme des héros, rafraîchis et nourris. Quel bonheur !
Un centre fermé préparait pour chacun une carte d’identité et des tickets de train afin de permettre aux prisonniers de repartir enfin vers leur maison.
Mais lorsque Warka déclara qu’elle était soviétique, on refusa de lui établir des documents d’identité. On parlait de la renvoyer à l’ambassade et de la rapatrier. À nouveau, les mêmes problèmes et la même déception.
Un des officiers présents sur place eut pitié d’eux et les envoya chez un médecin. Après les avoir écoutés, celui-ci accepta de faire un certificat attestant que Warka était enceinte d’au moins deux mois et qu’elle pouvait ainsi suivre Jules.
Warka fut outrée et se fâcha. Bien sûr, elle aimait Jules, mais il ne s’était rien passé entre eux. On allait croire qu’elle était une fille facile ! Il fallut toute la patience du docteur et l’amour de Jules pour lui faire comprendre que c’était la seule solution pour pouvoir rester en Belgique.
Elle réfléchit et finit par accepter.
À Hampteau, un prisonnier des environs qui les avait croisés sur le chemin du retour était venu avertir la famille. Jules était libéré et se trouvait sur la route du retour. Mais il ne revenait pas seul. Il était accompagné d’une jeune Ukrainienne.
Impatient, Julien, le plus jeune des frères Wanten, décida d’aller à leur rencontre. Il partit vers le centre d’accueil des prisonniers de retour à Bruxelles. Personne ne semblait les avoir vus et on lui conseilla de se rendre à Verviers.
Warka, voyant arriver un homme vers eux, demanda à Jules : « N’est-ce pas un de tes frères ? Il te ressemble ! »
Julien fut le premier à les rencontrer. Mais, cette fois, ce fut Julien qui, dans ce centre, dut expliquer sa présence, car il y était entré sans autorisation ! Tout finit par s’arranger et, enfin, tous les trois prirent la direction de Liège, puis de Bruxelles.
Jules décida de descendre à Landen. Il se souvenait que son patron, Monsieur Fellendael, possédait une voiture avant la guerre. Peut-être accepterait-il de les ramener à Hampteau ? Monsieur Fellendael les accueillit avec joie. Mais c’était un jour férié et ses enfants étaient partis avec la voiture. Ce bon patron se rendit alors chez ses voisins. L’un d’eux accepta de les ramener à bord de sa vieille voiture.
Le premier village qu’ils traversèrent fut Racour. C’était la kermesse, le lundi de Pâques, et beaucoup de personnes se trouvaient dans les rues. Les voitures étaient rares. Un habitant, observant le véhicule, reconnut Jules. Sans hésiter, il enfourcha son vélo et partit à toute vitesse avertir la famille.
À leur arrivée à l’entrée d’Hampteau, beaucoup d’habitants étaient sortis et les applaudissaient. Autour de la maison familiale, une foule curieuse les attendait pour accueillir Jules, mais surtout pour voir Warka.
Imaginons les retrouvailles et la fête qui s’ensuivit…
La semaine suivante, Jules, à vélo, retrouva son travail à Landen. Warka, quant à elle, aida la maman à la maison, dans le jardin et aux champs, tout en s’occupant de Joseph, revenu sourd de la guerre.
Témoignage de la curiosité que l'arrivée de Warka sucita dans les envrions d'Hélécine, voici l'extrait d'une lettre du 10 avril 1945 d'Albine Duquet de Gossoncourt à son neveu, Omer Sevenans (" (...) À Hampteau aussi, un garçon est rentré avec une fille russe. Et à Gossoncourt, une jeune fille va se marier avec un Américain, tu vois donc, Omer, comment les gens se mélangent (...)")
Jules et Warka se marièrent en septembre 1945. L’année suivante naquit une petite Josée, puis, en 1947, une petite sœur, Jacqueline.
Il ne leur manquait plus qu’un nid bien à eux. Ils construisirent donc leur maison.
À cette époque, le dimanche, les distractions étaient peu nombreuses : les pigeons, les jeux de cartes et les pronostics sur le football. Travaillant toute la semaine, ils décidèrent d’ouvrir un estaminet le week-end. Celui-ci connut beaucoup de succès.
Au fil du temps, la famille s’agrandit. Jules et Warka eurent cinq petits-enfants : trois chez Josée et deux chez Jacqueline. Puis ils devinrent arrière-grands-parents.
Ci-contre, Jules & Warka
En 1980, Warka, accompagnée de Jacqueline et de son mari Georges ainsi que de deux de ses petites-filles, décida de retourner en Ukraine. L’Allemagne, toujours divisée par le « mur de Berlin », ne fut pas facile à traverser : trains scellés et nombreux contrôles, surtout du côté Est.
À leur arrivée, un fameux orage fut à l’origine d’une coupure de courant. Les rues étaient engorgées, rendant les excursions très difficiles. À Hvozdiv, Warka retrouva avec joie son frère, sa sœur, leurs familles et ses amies d’autrefois. Malgré les ennuis provoqués par l’orage, sa sœur dut se rendre deux ou trois fois à pied jusqu’à Kiev pendant le séjour.
Quel courage !
Il fallait ramener de la nourriture fraîche, le réfrigérateur étant à l’arrêt et le courant n’étant revenu que quelques jours plus tard. Mais l’ambiance au village était chaleureuse. Chacun leur apportait un petit présent : un bouquet de fleurs du jardin, des légumes, des fruits, un poulet, une fricassée au lard… Et tous mangeaient ensemble.
La famille demanda à Warka si elle souhaitait rester. Mais, pour elle, son village s’appelait désormais Hampteau.
Lors de leur départ, toute la famille était rassemblée. Seule manquait son amie d’enfance qui, arrivée trop tard, suivit la voiture en courant et en faisant de grands signes d’au revoir.
Quels beaux souvenirs ! Georges aurait volontiers recommencé l’expérience.
En 1995, Warka et Jules fêtèrent leurs cinquante ans de mariage. Un article accompagné de photos leur fut consacré dans le journal local. Ils continuèrent leur vie, faite de travail et de joies, mais surtout d’amour.
Josée et Jacqueline habitaient près de chez eux.
Jules mourut en 2003, à l’âge de 92 ans.
Jules et Warka, vers 1995
Warka resta dans sa maison, continuant à faire son petit ménage et à entretenir son jardin jusqu’à plus de 97 ans. Puis, peu à peu, sa vue et son ouïe l’abandonnèrent.
Avant de rejoindre Jules, Warka connut encore une grande souffrance : elle perdit sa fille Josée, à la suite d’une longue maladie.
Une bien triste épreuve qui l’attrista encore alors qu’elle allait atteindre l’âge de cent ans. Le 1er septembre 2019, elle devait normalement être reçue et fêtée à la commune. Mais lorsque Jacqueline s’y rendit pour tout préparer avec les autorités, elle apporta la carte d’identité de Warka. À la surprise de tous, celle-ci indiquait comme date de naissance le 1er septembre 1921, comme si Warka n’avait que 98 ans. Warka, elle, était certaine de sa date de naissance. On n’oublie jamais des dates comme son départ pour l’Allemagne, sa libération, son mariage…
Alors, où l’erreur s’était-elle produite ?
À son grand désespoir, les représentants communaux déclarèrent qu’elle serait fêtée lorsque ses papiers seraient en ordre. Jacqueline écrivit à plusieurs endroits, notamment en Ukraine, mais ne reçut jamais de réponse.
Warka fut finalement fêtée par sa famille, ses amis et ses voisins, mais ne reçut rien de la commune.
Elle nous quitta le 28 avril 2021, à quelques mois de ses 102 ans.
Elle avait traversé une guerre, connu la déportation, la captivité, la faim, les bombardements et l’exil. Elle avait quitté son village natal pour sauver sa sœur, rencontré Jules à Herborn, choisi de rester auprès de lui malgré tous les obstacles et construit avec lui une famille en Belgique.
Son village d’origine s’appelait Hvozdiv.
Mais son village de cœur, celui qu’elle avait choisi, s’appelait Hampteau.
L’odyssée de Jules et Warka s’achevait ainsi, après près de huit décennies, sur une histoire d’amour née au cœur de la guerre.