Voici le récit de vie d’Auguste Theunis, né à Neerheylissem en 1848, devenu professeur à l’Université catholique de Louvain et spécialiste reconnu de la chimie agricole et de l’industrie laitière. Son parcours retrace l’itinéraire remarquable d’un enfant du village devenu une figure scientifique de son époque.
Auguste Theunis est né à Neerheylissem le 25 avril 1848, dans une petite maison sise entre les n° 51 et 53 de la rue d'Ardevoor. Son père, Charles Theunis, était un modeste cultivateur ; sa mère, Constance Smeers, était l'une de ces ménagères au cœur généreux, reportant sur sa famille une tendresse et un dévouement sans bornes.
Il ne nous reste que peu de données concernant la jeunesse d'Auguste Theunis. Nous l'imaginons, petit garçon, se rendant en sabots à l'école du village, sous la houlette de Mr. Thomas Gillet, instituteur. Et ce probablement parmi les premiers élèves de l’école du Brouc, érigée en 1856 pour remplacer le local scolaire au sein de l’église Saint-Sulpice.
Ce dont nous sommes sûrs, c'est qu'Auguste poursuivit ses études à l'École Moyenne du Gouvernement à Louvain. À la distribution solennelle du 17 août 1862, en première division, il décrocha le premier prix de calcul mental, des mains du directeur P. Arens et du bourgmestre Ch. de Luesemans. Il devait être un élève appliqué puisque, le 15 août 1865, il recevait les œuvres de Bossuet comme premier prix de conduite et d'application.
Son parcours scolaire s'inscrit ainsi dans une période où Louvain développe rapidement son enseignement scientifique et technique : les Écoles spéciales d'ingénieurs de l'Université catholique de Louvain avaient été créées en 1864, deux ans seulement avant son entrée dans l'enseignement supérieur.
École Moyenne du Gouvernement à Louvain (1975)
Auguste Theunis s'inscrit au rôle des étudiants de l'Université catholique de Louvain en 1866, donc à l'âge de dix-huit ans, pour y suivre les cours des Écoles spéciales des arts et manufactures, du génie civil et des mines. Il y subit tous les examens avec distinction et conquiert, en 1870, son diplôme d'ingénieur.
Cette formation d'ingénieur allait déterminer toute la suite de sa carrière : plutôt que de se consacrer à une science purement théorique, Theunis allait constamment chercher à mettre les connaissances chimiques au service de l'industrie, de l'agriculture et de l'alimentation.
Durant les trois années suivantes, il est employé comme chimiste aux usines de Croix-Wasquehal, dans le Nord de la France.
Début du XXe siècle, usines de Croix-Wasquehal
Mais ses anciens maîtres ne le perdent pas de vue et, en 1873, il rentre à Louvain comme chef des travaux aux laboratoires des manipulations chimiques et de chimie industrielle.
Dès cette époque, il se distingue par ses publications, notamment une « Étude sur l'analyse des matières tannifères », couronnée par l'Union des Ingénieurs.
Cette activité scientifique précoce témoigne de l'orientation très appliquée de ses recherches : la chimie analytique, les matières industrielles et, bientôt, les produits agricoles et alimentaires constitueront le fil conducteur de son œuvre. Une étude historique consacrée à la chimie analytique belge cite d'ailleurs Theunis parmi les personnalités importantes de la chimie analytique et alimentaire belge de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.
Lorsqu'en juillet 1880 il fallut trouver un suppléant pour l'enseignement de la chimie à l'École Supérieure d'Agriculture, c'est lui qu'on choisit.
En octobre 1881, il est nommé professeur agrégé pour les leçons de chimie générale, professeur extraordinaire en 1883, puis professeur ordinaire en 1885.
L'École supérieure d'agriculture avait été fondée en 1878 à l'initiative de la Société centrale d'agriculture et sous l'égide de la Société scientifique de Bruxelles. Elle fut associée dès ses débuts à l'Université catholique de Louvain et prit officiellement le nom d'Institut agronomique en 1883. Theunis appartient donc à la génération fondatrice de cet enseignement agronomique supérieur à Louvain.
Les Archives de l'UCLouvain le répertorient aujourd'hui comme professeur de chimie agricole, membre à la fois de la Faculté des sciences et de l'Institut agronomique.
Le nouveau maître n'eut jamais l'ambition de se lancer dans les domaines inconnus de la science pure. Il tint plutôt à initier ses étudiants, par une méthode claire et pratique, par un exposé simple et précis, aux données de la science chimique dont ils avaient besoin dans leur industrie.
Auguste Theunis était « le professeur », c'est-à-dire celui qui, tout en étant exigeant, aime ses élèves et les comprend.
Ne disait-il pas, dans son discours de remerciement pour son portrait lithographique, œuvre de M. Kronké, artiste peintre à Liège, offert solennellement par ses élèves le 1er juin 1880 : « Croyez-moi, chers élèves, nous nous souvenons que nous avons été étudiant comme vous, comme vous redoutant l'examen et sentant, à certains jours, le besoin de ranimer un courage sur le point de fléchir... »
Et plus loin : « N'oublions pas que l'on va à l'école pour apprendre à apprendre. Il importe donc de ne pas trop présumer de ses forces et de ne pas se flatter que les obstacles vont s'aplanir sans peine... ».
Le portrait auquel fait référence ce témoignage est aujourd'hui conservé dans les collections patrimoniales et une lithographie d'Auguste Theunis, réalisée par Joseph Kronké, est accessible dans les collections numérisées des bibliothèques universitaires de Louvain. Le document est daté de 1890 dans son catalogue actuel. En voici la reconstitution photographique.
Il était aussi le professeur consciencieux.
Mgr Ladeuze, recteur magnifique de l'Université de Louvain, dit de lui dans son éloge funèbre :
« J'ai eu en mains, hier, l'exemplaire qui servait pour son enseignement oral et j'ai pu constater avec quelle exactitude il l'a tenu jusqu'au dernier jour au courant de toutes les données utiles. »
Il fut aussi d'un dévouement magnifique.
Le professeur Biourge, dans son éloge funèbre prononcé dans la grande salle de l'Institut de Spoelberg, le 8 mai 1920, déclare :
« Enfin, chose moins attendue, Theunis fut un héros. Il est de cette époque héroïque où la moitié des professeurs de l'Institut agronomique, résolus à le maintenir à tout prix, donnèrent, pendant plusieurs années, leur enseignement sans aucune rétribution. »
« L'honnêteté poussée jusqu'au raffinement », c'est toujours le professeur Biourge qui parle, « formait d'ailleurs l'un des traits les plus saillants d'Auguste Theunis ».
Elle forçait l'estime et la confiance de tous ceux qui l'approchaient : élèves, collègues, compatriotes, paysans du Boerenbond...
C'est l'homme que révolte le paiement du lait à la simple richesse en matière grasse, autrement dit au kilo-degré. Avec ce système, le fournisseur de lait à 4° recevra par an 3 fr 90 trop peu ; le fournisseur de lait à 2°8 recevra 4 fr 35 en trop.
Si cette injustice ne disparaît pas, toute amélioration du bétail laitier est impossible.
Theunis trouvera une formule dont les travaux postérieurs des Allemands ont démontré l'exactitude.
Cette attention portée à la composition du lait et à la manière de le rémunérer illustre l'un des aspects les plus novateurs de son activité : il ne considérait pas la chimie comme une discipline confinée au laboratoire, mais comme un outil permettant d'améliorer concrètement les pratiques agricoles et de garantir une rémunération plus équitable des producteurs.
Vers 1910 – La laiterie de Neerheylissem. Fondée en 1902 sous l’impulsion de la Ligue des paysans, également appelée Boerenbond, elle vient remplacer la laiterie plus rudimentaire qui fonctionnait alors à la ferme Thomas, près de la source Saint-Sulpice. Auguste Theunis en fut l’un des membres importants, comme en témoigne l’encart historique qui suit.
(Texte issu de l'Alamanach 1893 de Neerheylissem - auteur: Abbé Léon Van Helmont)
La ligue des paysans qu'on vient d'établir dans notre commune a pour but d'aider le cultivateur à acheter des graines, des fourrages, des engrais au meilleur marché et de la meilleure qualité possible. On obtient ce but très facilement en s'associant pour faire les achats. En supposant que 10 fermiers s'associent pour faire leur achats, qu'ils fassent ensemble une commande de 5000 kilos, n'est-il pas évident que chacun payera moins que s'il allait chez un détaillant acheter quelques sacs seulement ?
Je suppose qu'au lieu de 10, il y en ait 100 qui s'associent : leur profit sera d'autant plus grand. Eh bien, quand on est membre de la ligue, il n'y a pas seulement 10 ou 100, mais il y a plus de 3000 fermiers qui s'associent, et avant la fin de l'année ils seront peut-être 4000.
Voici comment on procède :
A Neer-Heylissem, il y a, je suppose, 20 paysans associés, ils constituent une association locale. Il existe actuellement plusieurs associations locales qui sont réunies entr'elles par une direction centrale, qui réside à Louvain. Quand nos fermiers se sont entendus pour un achat, ils écrivent au secrétaire de la Ligue à Louvain de leur envoyer, je suppose, 10,000 kilos d'engrais chimique. En même temps que le secrétaire reçoit cette commande de Neer-Heylissem, il reçoit pareille commande de dix, de vingt, de cent associations pareilles et il fera une commande de 100 wagons de 10,000 kilos.
Il est évident que les fabricants, à qui le secrétaire s'adresse, feront des remises très grandes, dont le fermier seul profitera. Aux mois de septembre et octobre passés, la Ligue a commandé 800,000 kilos d'engrais minéraux ! Pour ces 80 wagons, elle a obtenu un prix de faveur de 20 frs., c'est-à-dire de 20 frs. par wagon meilleur marché que n'importe quel marchand ou syndicat pourrait l'avoir. De plus, il y a 2 % d'escompte.
Les syndicats, quand ils ont décompté tous leurs frais (directeurs, ouvriers, emmagasinage, courtiers), distribuent encore 10 à 20 % de bénéfice à leurs actionnaires. Nous ne disons pas que ces bénéfices sont illégitimes, mais enfin qui les paie sinon le fermier qui achète ? En vous associant, les 20 % de bénéfices des détaillants ou des syndicats, vous les conservez, de plus, vous aurez sur certains articles de fortes diminutions qu'aucun syndicat ne pourrait obtenir.
2ᵐᵉ but de la Ligue : la sécurité. Aujourd'hui, on falsifie tout et bien souvent le fermier achète à beaux écus des engrais, qui ne feront ni chaud ni froid à la terre, des fourrages falsifiés, des graines qui ne produisent rien. Vous direz peut-être qu'on peut faire analyser ! fort bien, mais l'analyse coûte cher, peut-on pour 20 ou 50 francs qu'on achète, en dépenser 10 pour frais d'analyse ? Mais quand on s'associe, l'analyse revient pour chacun à quelques centimes, ou mieux encore souvent elle est gratuite pour les gros achats.
D'ailleurs quand on passe par la Ligue qui achète par cinq fois 16 wagons en deux mois, et dont les commandes ne feront que s'accroître, n'est-il pas évident que ces commandes offrent encore une plus grande sécurité, que le fabricant attachera la plus grande importance à bien servir un pareil client, que ses réclamations seront écoutées avec plus d'attention que pour un petit client ?
Un troisième but. c'est de faire connaître rapidement les connaissances agronomiques.
Il faut bien le dire, il y a du progrès dans l'agriculture, on cultive mieux, avec des engrais perfectionnés, avec de meilleurs instruments qu'autrefois. Faire connaître ces perfectionnements, discuter leur valeur, les expérimenter, tout cela est très facile quand on est associé à la Ligue. En effet, la Ligue envoie tous les mois une revue intitulée « le Paysan » qui tiendra les fermiers au courant des progrès. De plus les associés se réunissent de temps en temps, par exemple, tous les mois. Dans cette réunion on parlera de tout ce qui regarde le métier, des expériences ou inventions nouvelles, on discutera les intérêts de l'agriculture, des améliorations qu'on pourrait introduire par l'association !
La Ligue a aussi un but moral, car elle n'accepte pas de membres qui sont brouillons, impies ou d'une conduite scandaleuse. La charité fraternelle règnera davantage parmi eux, lorsqu'ils sentiront que chacun travaille pour tous, et tous pour chacun.
N'oublions pas de signaler ce dernier avantage : la Ligue travaillera à concilier les intérêts contradictoires, à résoudre les contestations qui pourraient surgir entre les membres de la Ligue. Un avocat de renom a même accepté de donner gratuitement des consultations sur les questions de droit.
Il y a beaucoup d'autres avantages encore qu'on apprendra à connaître plus tard.
Pour faire partie de la Ligue, il n'y a d'autres frais qu'un franc par an, qui ne serait pas même la moitié du prix de la Revue, si on devait la payer.
En avant fermiers, enrôlez-vous tous dans la Ligue des paysans, et comme elle, prenez pour devise :
Tous pour chacun, Chacun pour tous.
Membres déjà inscrits (avec entre parenthèse des précisions sur ces agriculteurs hlécinois de la fin du 19e siècle) :
MM. le professeur Theunis (au centre de ce récit),
Justinien Van Orlé (1847 - 1920; Ardevoor, bourgmestre de Neerheylissem de l'époque, grand père de Robert Vanorlé, arrière-grand-père maternel de Roland Stordeur,...),
Maximilien Gérulus (1846 - 1895; Ardevoor, ancêtre des Hamels d'Hampteau),
Eugène Engels (cette personne n'a pas pu être identifiée, mais il s'agit probablement d'une erreur de transcription et donc de Jean Joseph Engels, 1823 - †, d'Ardevoor),
Alexis Drochmans (1827 - †, Beekborne, il s'agit de l'arrière-grand-père maternel de Simone et Rachelle Detiège, ancêtre de beaucoup d'Hélécinois),
Gustave Milis (1852 - †; Ardevoor),
Louis Broers (dates non retrouvée; Ardevoor),
Gaspard Thomas (1846 - 1923; Ste-Anne, arrière-grand-père de Rita Thomas et Maurice Detiège),
Donat Delcour (1850 - 1917; Ste-Anne, sur les terres duquel se trouvait par hasard ... la chapelle St Donat.),
Hubert Hamels (1821 - 1904; Ardevoor, Qui avait épousé Sophie Engels, fille du dernier Engels propriétaire d'Amon Clutch avant le passage à Fernand Detiège. Aucune propriété n'était à son nom, il est donc probable qu'il résidait et travaillait Amon Clutch),
Jules Lowet (1869 - 1949; Ste-Anne, Ingénieur Agronome, Directeur de la Sucrerie Grand-Pont, dernière propriétaire Lwoet du Château de Crimont, bâtisseur du Château de la Nele)
Henri Detiège (1859 - 1949; Ardevoor, propriétaire d'Amon Clutch, grand-père de Rachelle et Simone Detiège),
Emile Renquin (1846 - 1928; Vis-Tchapias, dont la ferme se situait environ à l'emplacement de l'actuel N°70 de la rue des Charrons),
Emile Tilkens (1845 - 1927; Ste-Anne, grand-père maternel de Ferdinand Ghislain Pétré. Sa présence dans la Ligue est assez étonnante car son premier métier était plombier-zingueur).
Il est temps de dire un mot des travaux scientifiques de l'éminent professeur. Les énumérer tous serait fastidieux. Citons les principaux :
Étude sur l'analyse des matières tannantes (Peters-Ruelens, 1879) ;
Cours d'industrie laitière (Louvain, Uystpruyst : 1er fascicule, 1899 ; 2e fascicule, 1900 ; 3e fascicule, 1902) ;
La fabrication du beurre (Almanach agricole belge, Bruxelles, 1900), puis suite en 1902 ;
La fabrication du fromage (Almanach agricole belge, 1903) ;
L'alimentation en eau potable des centres et des communes rurales (Revue générale d'agronomie, Louvain, 1913, XXII, p. 253-264).
Le cours de « chimie analytique » du professeur Theunis comporte trois volumes de 600 pages in-8° (Louvain, Bomans et Van Brusselen).
Dans L'Industrie laitière, Theunis traite de la composition du lait, des microorganismes, de l'alimentation du bétail, de la valeur alimentaire des fourrages, de la conservation du lait, de la fabrication des conserves alimentaires, des laits condensés, de la fabrication du beurre, de l'écrémage, de la mécanique laitière, des analyses et des prises d'échantillon, du paiement, etc.
Ses publications ne se limitaient d'ailleurs pas au domaine laitier : un répertoire bibliographique belge consacré aux travaux sur les denrées alimentaires recense notamment ses recherches sur le vinaigre et la levure, publiées en 1894.
Sa compétence en matière de lait et d'industrie laitière est partout appréciée, que ce soit aux Expositions Universelles, à l'Almanach agricole belge, dans la revue française L'Industrie laitière et La Revue agronomique.
Son expertise lui valut également d'être associé aux jurys et travaux d'expositions internationales. En 1885, lors de l'Exposition universelle d'Anvers, il est ainsi désigné juré suppléant pour la classe consacrée au matériel et aux procédés des exploitations rurales et forestières ; il est alors présenté comme professeur de chimie à l'Institut agronomique de Louvain.
Entrée Monumentale du palais principale de l'expositon universelle d'Anvers, 1885
Les sources contemporaines montrent donc que son activité dépassait largement les murs de l'Université : Theunis intervenait dans les milieux agricoles, industriels et scientifiques et participait à l'évaluation des innovations présentées dans les grandes expositions.
Un autre aspect, moins connu, de sa personnalité mérite d'être signalé : Auguste Theunis fut membre de l'Association belge de photographie. Cette activité photographique est particulièrement intéressante car elle montre que Theunis ne se cantonnait pas à son domaine professionnel : dès les années 1870, il fréquentait également les milieux scientifiques et techniques qui s'intéressaient aux possibilités nouvelles de la photographie.
Les nombreuses distinctions et les nominations dont on l'honore n'altéreront pas sa modestie.
Citons-en quelques-unes :
officier de l'Ordre de Léopold ;
officier de l'Instruction publique de France ;
officier de l'Instruction publique de Perse ;
chevalier de l'Ordre militaire du Christ de Portugal ;
chevalier de l'Ordre d'Isabelle la Catholique ;
membre du Jury international des récompenses de l'Exposition de Paris (1890) ;
vice-président de la Société nationale de laiterie ;
membre du Conseil supérieur de l'Agriculture.
Son nom apparaît par ailleurs dans les travaux historiques consacrés au développement de la chimie analytique en Belgique, aux côtés des principaux chimistes belges actifs dans les domaines de la chimie alimentaire et agricole à cette époque.
Le professeur Theunis avec quelques unes de ses décorations (pas de date)
Article du Courrier de Bruxelles du 24 septembre 1910: Une manifestation touchante en l'honneur de M. le professeur Aug. Theunis, de l'Institut agronomique de Louvain.
Les villages d'Ezemaal et de Neerheylissem, voisins de Tirlemont, sont aujourd'hui en fête. Les habitants, reconnaissant les nombreux services de leur concitoyen M. Theunis, un des maîtres les plus aimés de notre Institut agronomique, ont spontanément décidé de célébrer avec éclat le 25e anniversaire de son entrée dans le corps professoral universitaire. Un comité organisateur s'est aussitôt mis à la besogne avec ardeur et enthousiasme ; nous y relevons les noms de MM. :
• Justinien Van Orlé, bourgmestre de Neerheylissem,
• Hubert Prosper Sprimont, pharmacien,
• Jules Lowet, frère du sympathique juge au tribunal de 1re instance de Bruxelles,
• Charles Ferdinand Anciaux (NDLA : Futur Bourgmestre de Neerheylissem),
• le docteur Joseph Caluwaerts,
• Messieurs Kinart, Gilles, échevins d'Ezemaal,
• les RR. MM. Gomand et Delaet, respectivement curé et vicaire de Neerheylissem,
• Messieurs Monette, Gilles, etc.
Vers 3 heures, M. Theunis descend à la gare d'Ezemael, accompagné de MM. le chanoine Van Battel, président du Collège Juste-Lipse et assesseur de Mgr le Vice-Recteur ; l'abbé Temmerman, directeur de l'Institut d'Héverlé dont nous vantions ici naguère tous les mérites et à la prospérité duquel M. Theunis a pris une grande part ; Herremans, ingénieur agricole et directeur à la section d'achats du "Boerenbond" ; et du correspondant du "Courrier de Bruxelles" auquel le sympathique jubilaire a fait le grand honneur d'adresser une invitation spéciale aux fêtes de son anniversaire. Une foule de villageois se pressent aux abords de la petite gare campagnarde ; M. le bourgmestre Van Orlé congratule M. Theunis, en un speech plein de cordialité au nom des habitants de Neerheylissem ; les assistants ponctuent ses paroles de vigoureux hourras et des cris répétés de "Vive le professeur Theunis!" Sur la route d'Ezemaal, un long cortège se forme ; plus de vingt sociétés avec drapeaux, bannières et corps de musique ; citons "la Renaissance", "la Mutuelle", "les Anciens militaires", "Guillaume Tell", "St-Sébastien", "la Société de St-Vincent de Paul", "la section du Boerenbond", etc. ; derrière ces groupes, qui représentent la population tout entière des deux villages, s'avancent les membres du Comité, le jubilaire et les invités. Mais voici que M. Theunis est de nouveau félicité, cette fois au nom des habitants d'Ezemael, par M. l'échevin Gilles, dont la gracieuse jeune fille offre au professeur louvaniste une superbe gerbe de fleurs (NDLA : Il s’agit d’Augustin Gilles et de sa fille Hortense)
Le cortège reprend sa marche jusqu'à Neerheylissem ; partout, ce ne sont que drapeaux et oriflammes, arceaux de verdure, guirlandes et festons, inscriptions et chronogrammes dont nous notons ceux-ci : "Acclamons le cher professeur!", "Honneur au sympathique professeur!", "Acceptez nos vœux, ô cher et dévoué professeur!", etc., etc. Mais ce qui frappe plus encore, c'est la joie et la reconnaissante affection qu'on voit peinte sur les visages de ces campagnards, parmi lesquels il n'en est aucun qui ne doive quelque chose au "cher professeur" et qui se livrent, en l'honneur du petit paysan devenu, par son travail, un maître éminent, aux démonstrations de gratitude les plus naïvement touchantes.
Nous voici arrivés devant la demeure de M. Theunis, un joli chalet qu'il a bâti sur l'emplacement de la modeste maison paternelle. Tout Neerheylissem est massé là et acclame le jubilaire, les mains se tendent vers lui ; c'est un moment, pour tous, de réelle émotion ; et l'on se dit : la foi, l'honneur, le travail : beaux et grands mots, mais aussi puissants leviers, car ils transportent aujourd'hui cette population de campagnards en faveur d'un homme en qui s'incarnent à la fois, les vertus chrétiennes, le travail, l'honneur, le dévouement.
On se range sur la terrasse de la maison et les discours commencent. MM. Sprimont, président du Comité organisateur, le chanoine Van Battel, Monette, Herremans, retracent successivement, en un langage éloquent, fréquemment applaudi, les titres de M. Theunis à la gratitude de ses concitoyens : dévouement pour les humbles, se dépensant largement depuis plus de trente années ; affection et estime pour ses collègues et ses étudiants, dont il est, dit M. Van Battel, vraiment le père ; conseils judicieux, prodigués à ses anciens élèves et aux cultivateurs de la région ; démarches sans nombre en faveur de tant de solliciteurs ; mille autres bienfaits que la modestie aimable de M. Theunis nous défend de révéler dans leurs détails touchants ; amour filial passionné, respect de l'autorité sous toutes ses formes, gratitude gardée précieusement à ses premiers maîtres d'école et à tous ceux qui guidèrent ses premiers pas dans la vie : en voilà assez, n'est-il pas vrai ? pour faire comprendre de quelle inébranlable affection est entouré M. Theunis dans son village natal. Aussi c'est avec une communicative émotion qu'il répond à ces discours, après lesquels trois splendides œuvres d'art lui sont offertes.
Le sympathique professeur remercie tout le monde avec sa cordialité habituelle : les habitants, le groupe d'amis dévoués qui ont pris l'initiative de la fête, MM. le chanoine Van Battel, le curé Gomand et son prédécesseur M. Jacquemain, le vicaire Delaet, un jeune prêtre passionné de travail et d'étude, qui vient de publier un ouvrage remarqué sur Turnhout, sa ville natale ; puis le Comité organisateur MM. Sprimont, le Dr Caluwaerts, deux "anciens" de Louvain, le bourgmestre Van Orlé, son ami d'enfance et compagnon d'école, Jules Lowet, son collaborateur dévoué dans l'organisation des œuvres agricoles de la région, CF Anciaux, "ce modèle des cultivateurs", les sociétés participantes, les habitants du hameau d'Ardevoor où habite M. Theunis, les orateurs qui l'ont congratulé, M. l'abbé Temmermans "le directeur dévoué et savant de cette autre Université de 1.200 élèves, presque aussi importante que la grande, qu'il a érigée à Héverlé et fait connaître jusqu'au-delà de nos frontières" ; votre correspondant ; M. l'ingénieur Herremans ; "qui rend au "Boerenbond" des services si éminents".
M. Theunis, en son nom et au nom de sa famille, représentée à la fête par ses cousines, Mme Macart et sa gracieuse fille, dit à tous sa gratitude profonde, son admiration pour les vertus civiques et religieuses de ses concitoyens ; il regrette l'absence à cette fête de ses parents bien-aimés, mais il se sent, dit-il, réconforté par l'idée qu'ils sont récompensés au Ciel d'une vie toute de dévouement et d'honneur, et par la pensée que Dieu permet peut-être à leurs âmes bienheureuses d'errer aujourd'hui autour de la demeure paternelle, témoins de l'honneur rendu à leur fils ; il termine en proclamant une fois de plus son amour pour la classe ouvrière et les campagnards, en exaltant la loi éternelle du travail et en rappelant les belles paroles de Franklin, qui disait : "Si quelqu'un soutient devant vous que vous pouvez réussir autrement que par le travail, ne l'écoutez pas ; c'est un empoisonneur !".
Les invités pénètrent ensuite dans la demeure du jubilaire, où sa famille le félicite ; le champagne coule à flots, tandis que les deux sociétés de musique du village jouent au dehors les plus beaux morceaux de leur répertoire. M. l'abbé Temmerman porte un toast chaleureux à M. Theunis, "une des chevilles ouvrières, dit-il, de l'Institut d'Héverlé, cet homme qui s'est si bien, tantôt, caractérisé dans son discours : sincérité, dévouement, respect de l'autorité, piété filiale et amour des humbles ; le savant qui a tout créé en Belgique en ce qui concerne l'industrie laitière et dont la renommée a dépassé nos frontières ; puis M. le curé Gomand se fait l'interprète de ses paroissiens pour souhaiter que M. Theunis, pendant longtemps encore, puisse répandre parmi eux les trésors de sa science, de son cœur et de sa charité ; M. Theunis remercie en buvant à M. Van Battel, aux organisateurs de la fête, principalement à M. le vicaire Delaet "qui a mis le feu aux poudres, tout en jetant, dit l'orateur, trop de poudre aux yeux en ma faveur, et qui a imaginé de se servir de la presse cette grande puissance moderne, pour révolutionner Neerheylissem en mon honneur", à la famille Macart enfin, "dont il a toujours partagé les joies et les peines, et qui, depuis plus de trente ans, a traité son parent célibataire, en véritable enfant adoptif".
Il est 7 heures ; la nuit tombe ; les illuminations, les concerts, les danses villageoises, les acclamations, la joie débordante et unanime, nous devons quitter tout cela pour revenir à Louvain, profondément émus du spectacle auquel nous avons assisté et nous répétant cette parole si vraie d'un de nos anciens maîtres de Louvain : "il n'y a que le cœur d'un chrétien pour aimer et être aimé véritablement".
En 1914, la guerre contraint Auguste Theunis à quitter la Belgique et le retient pendant quatre années en Hollande. L’exil, l’inquiétude, la nostalgie du pays et les privations finissent par éprouver profondément sa santé et son tempérament.
À la fin de la guerre, il reprend ses activités. Mais les années passées loin de chez lui ont laissé leurs traces : ses épaules se sont voûtées et il paraît considérablement vieilli. Ayant atteint l’âge légal de l’éméritat, il pourrait se retirer définitivement, mais il se contente de demander un allègement de ses charges.
Le samedi 14 février 1920, il regagne sa maison de Neerheylissem, où il espère retrouver le calme et l’air de la campagne qui lui sont chers. Mais la maladie le rattrape rapidement. Malgré les soins attentifs de Lydie Ruelens, sa fidèle servante, ainsi que l’attention de sa famille et de ses amis, Auguste Theunis s’éteint trois semaines plus tard, le 6 mars 1920.
Sa vie illustre un remarquable parcours d’ascension par l’instruction. Né dans une famille de cultivateurs de Neerheylissem, il commence sa formation dans les écoles de la région avant de rejoindre Louvain, où il devient ingénieur, puis professeur et, enfin, une figure reconnue de la chimie agricole belge.
Son œuvre se situe au croisement de plusieurs domaines : la chimie analytique, l’agriculture, l’industrie laitière, l’alimentation et l’enseignement. À travers ses recherches, ses publications et son enseignement, il contribue ainsi à rapprocher les connaissances scientifiques des réalités concrètes de l’agriculture et de l’industrie.
Mais au-delà de ses titres et de ses travaux scientifiques, les témoignages de ses collègues et de ses élèves font apparaître un homme profondément attaché à la transmission des connaissances, attentif à ses étudiants et animé d’un grand sens de l’honnêteté.
Les archives universitaires permettent aujourd’hui de mesurer la durée et l’importance de sa carrière. Auguste Theunis appartient à la fois à l’histoire de la Faculté des sciences et à celle de l’Institut agronomique de Louvain, dont l’héritage se prolongera par la suite au sein de la Faculté des sciences agronomiques.
Ainsi, derrière le professeur et le scientifique reconnu demeure la figure d’un enfant de Neerheylissem. Bien que sa carrière l’ait conduit à passer l’essentiel de sa vie professionnelle à Louvain, il conserva jusqu’à ses derniers jours une maison et un profond attachement à son village natal. C’est là qu’il choisit de revenir, quelques semaines seulement avant de s’éteindre.
Maison d'Auguste Theunis, qu'il fit construire sur le dernier quart du 19e siècle en lieu et place de la maison de ses parents. Cette maison fut par la suite la maison des parents de Robert Vanorlé et puis de Robert Vanorlé.