Voici le récit de la vie de Nicolas Joseph Minsart, né à Linsmeau en 1769, devenu Dom Jérôme, religieux cistercien, prêtre et fondateur de l’Institut des Sœurs de Sainte-Marie de Namur. Son parcours témoigne d’une vie consacrée à la foi, à l’éducation et au soutien des plus démunis.
Laurent Minsart (Linsmeau, 1670 – 1718) épouse, le 3 juin 1696, Élisabeth Duchesne, originaire de Jodoigne (1673 – 1739). À cette époque déjà, les Minsart comptent parmi les notables du village de Linsmeau. L’un de leurs fils, Philippe Minsart (1705 – 1785), sera d’ailleurs mayeur du village pendant une grande partie du XVIIIᵉ siècle.
Un autre de leurs fils, Louis Minsart, né à Linsmeau le 14 février 1698, épouse Marie-Jeanne Latour, originaire de Florzé (Sprimont).
De cette union naît Jean-Joseph Minsart (Linsmeau, 1741 – 1812), qui épouse Anne-Josèphe Anciaux (Neerheylissem, 1741 – 1815), le 21 avril 1765, en l’église Saint-Sulpice de Neerheylissem.
Anne-Josèphe est la fille de Jean Anciaux, greffier de l’abbaye d’Heylissem et censier de la ferme de Wetsinghen, et de Barbe Rouchet, belle-sœur de Michel Denis, mayeur de Neerheylissem et censier de la ferme-château de Schoor. Le couple évolue ainsi au sein des familles qui occupent alors une place importante dans la vie administrative et foncière des villages environnants.
Domaine de Wetsinghen, vers 1950. Le nom du domaine est mal orthographié sur la photographie. La demeure visible à gauche fut construite au début du XXᵉ siècle. À l’époque de Nicolas Minsart, la cense résultait de la réunion de deux grandes fermes formant un vaste ensemble rectangulaire..
Gabriel Anciaux, fils de Jean Anciaux, succède à son père comme greffier des « Cours que le Seigneur Abbé d'Heylissem a jugeant à Bas-Heylissem et environs ». Mais il décède prématurément, à seulement 41 ans, le 4 avril 1781. Sa fonction de greffier ainsi que la gestion de la ferme de Wetsinghen passent alors à son beau-frère, Jean-Joseph Minsart.
C’est ici que notre histoire commence.
Jean-Joseph Minsart et Anne-Josèphe Anciaux auront sept enfants : Marie-Joseph, Laurent, Nicolas, Barbe, Cécile, Célestine et Victoire.
Marie-Joseph, née à Linsmeau le 15 janvier 1766, épouse N. Persoons.
Laurent, né à Linsmeau le 18 octobre 1767, meurt sans postérité.
Nicolas-Joseph, né à Linsmeau le 6 octobre 1769, est le sujet de notre histoire. Il se fera par la suite appeler Dom Jérôme.
Barbe, née à Linsmeau le 13 octobre 1772, épouse Jean Noé, de Neerheylissem, dont elle n’aura pas de descendance. Ce sont eux qui reprendront la ferme de Wetsinghen au décès de Jean-Joseph Minsart. Sans enfants, le domaine passera ensuite à la descendance de leur sœur Cécile.
Cécile, née à Linsmeau le 1er septembre 1775, épouse Dieudonné Nihoul, notable d’Ezemaal et de Neerheylissem. Le couple reprend la maison de Gabriel Anciaux, située près de l’église Saint-Sulpice. Leur fille Mélanie épouse le docteur Charles Anciaux — sans lien de parenté avec les Anciaux précédemment cités — qui reprend notamment la ferme de Wetsinghen ainsi que la ferme-château de Schoor.
Célestine, née à Neerheylissem le 25 octobre 1779, épouse Jean Renson, de Vinalmont.
Victoire, née à Neerheylissem le 18 novembre 1782, épouse Roch Tomsin.
C’est donc dans le petit village de Linsmeau que naît, le 6 octobre 1769, Nicolas-Joseph Minsart, au sein d’une famille profondément chrétienne.
Le jour même de sa naissance, il est baptisé par F.-J. Leclercq Dick, curé de la paroisse, en présence de son parrain, Nicolas Naveau, et de sa marraine, Agnès Germaux.
Après que son père a repris la gestion du domaine de Wetsinghen, les deux dernières filles de la famille y voient le jour. C’est là que Nicolas-Joseph grandit et joue avec ses frères et sœurs dans les prairies avoisinantes, au cœur de ce domaine qui occupera une place importante dans l’histoire de sa famille.
Les dix premières années de la vie du jeune Nicolas s’écoulent paisiblement, dans un contexte de prospérité nationale que favorise la sage administration de nos provinces sous le règne de l’impératrice Marie-Thérèse.
Les dix années suivantes offrent cependant un triste contraste. L’avènement de Joseph II et les réformes menées sous son règne, perçues comme de plus en plus contraignantes, alimentent progressivement le mécontentement dans le pays. En 1789, la contestation prend une tournure ouverte et le pays se soulève après la victoire des patriotes à Turnhout, le 25 octobre.
À cette époque, Nicolas achève ses humanités au collège des Augustins de Tirlemont. Emporté par les événements, il quitte ses études pour s’enrôler comme volontaire. Son caractère décidé et les nombreux faits d’armes auxquels il prend part lui valent rapidement d’être nommé capitaine des Volontaires à Bas-Heylissem, alors qu’il n’a pas encore atteint l’âge de 21 ans.
Une fois la paix rétablie, Nicolas reprend le chemin des études et entreprend sa philosophie à Liège. Les événements graves qui ont marqué la Belgique en 1790 semblent avoir profondément influencé sa réflexion et lui avoir révélé la fragilité des choses humaines. Dès l’année suivante, en 1791, il se présente comme postulant à l’abbaye de Boneffe.
Collège des Augustins, Tirlemont — gravure d’époque. Fermé en 1796 lors de l’arrivée des Français, le collège fut presque entièrement détruit par un incendie au début du XIXᵉ siècle.
Admis au noviciat, Nicolas Minsart traverse une épreuve qui aurait pu déconcerter une volonté moins déterminée que la sienne. Il en sort pourtant plus résolu encore dans sa vocation. Devenu Frère Jérôme, il passe quatre années fécondes dans la vie monastique, au cours desquelles se développent et s’affermissent sa foi, sa piété et sa fervente dévotion envers Marie Immaculée.
Un portrait de Dom Gabriel Simon, dernier abbé de Boneffe, permet également de connaître le costume porté à cette époque par les moines de l’abbaye : une tunique de laine blanche, maintenue par une ceinture de cuir, accompagnée d’un scapulaire noir.
Dom Jérôme reçoit la tonsure cléricale, puis est ordonné prêtre le 21 décembre 1793 par Monseigneur de Lichtervelde. Il n’a alors que 24 ans et ne peut encore imaginer les terribles calamités qui vont bientôt s’abattre sur sa patrie et entraîner la ruine de son monastère.
La situation politique et religieuse du pays va cependant bientôt bouleverser cette existence paisible. Défaits à Neerwinden en 1793, les révolutionnaires français remportent la victoire à Fleurus en 1794 et occupent nos provinces pour de nombreuses années. C’est alors que se déchaîne avec violence la persécution religieuse. Les églises sont fermées, démolies ou transformées en magasins à fourrages, tandis que les prêtres sont persécutés.
Gravure de l'Abbaye de Boneffe - XVIIIe siècle.
C’est dans ce contexte que se manifeste déjà le courage de Dom Jérôme. Un vieux religieux, Dom Thomas, doit être emmené comme otage. Dom Jérôme se présente alors pour partir à sa place. Il est arrêté et passe quatre mois en prison à Mons.
Dans le même temps, de nombreuses abbayes sont pillées, incendiées et leurs propriétés vendues comme biens nationaux. L’abbaye de Boneffe n’échappe pas à ce sort.
Après avoir rejoint à Namur son compatriote et ancien professeur, l’abbé Jean Hubert Devenise, Nicolas Minsart est nommé, le 5 mai 1806, vicaire de la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste, puis curé de Sainte-Croix en 1809 et enfin, en 1813, de Saint-Loup, la plus importante paroisse de Namur. Dans une ville où le culte religieux se relève difficilement des bouleversements révolutionnaires, il se consacre avec énergie à la restauration des sanctuaires et au renouveau de la vie chrétienne. Il fait notamment restaurer plusieurs églises et entreprend de reconstruire la chapelle Notre-Dame du Rempart.
Son action dépasse cependant largement son ministère paroissial. Animé d’une charité inlassable, il vient en aide aux pauvres, aux malades, aux enfants démunis et aux prêtres dépourvus du nécessaire pour célébrer le culte. Il soutient également la restauration et l’agrandissement de plusieurs édifices religieux, notamment à Kerniel et à Boneffe.
Convaincu que l’instruction est essentielle pour sortir les enfants pauvres de l’abandon et de l’ignorance, il contribue enfin au rétablissement des communautés religieuses enseignantes. Il soutient les Ursulines, participe à l’établissement des Frères des écoles chrétiennes et finance lui-même plusieurs écoles. Il s’intéresse également à l’éducation des sourds-muets et, pendant neuf années, de 1807 à 1816, apporte son soutien à la Bienheureuse Julie Billiart, fondatrice de l’Institut des Sœurs de Notre-Dame.
Maison mère des Soeurs de Notre-Dame, Namur
Après avoir recueilli les parts rachetées par les anciens religieux survivants de l’abbaye de Boneffe, Nicolas Minsart comprend qu’il lui faut renoncer à l’espoir de reconstruire son ancienne abbaye. En 1822, une autre possibilité s’offre à lui : contribuer à la fondation d’un couvent de religieuses de son ordre. Sa mère, héritière de son frère Dom Jean-François Anciaux, dernier prieur de Colen, lui avait transmis les parts de la succession destinées à des œuvres pieuses. À Colen, Nicolas rencontre une religieuse bernardine, Sœur Maximilienne, qui souhaite établir une communauté de l’ordre de Cîteaux dans l’ancien couvent des Croisiers. Ensemble, ils en font l’acquisition et, le 24 mai 1822, Sœur Maximilienne en prend possession.
Dom Jérôme donne à la communauté une règle inspirée de celle de saint Benoît et adaptée aux nécessités de son époque, qui sera canoniquement approuvée en 1831 par Mgr Van Bommel, évêque de Liège. Il veille également à ce qu’une école gratuite pour les enfants pauvres soit toujours maintenue à Colen et continue, jusqu’à sa mort, à visiter chaque année cette communauté à laquelle il demeure profondément attaché.
Abbaye de Colen, Kerniel (Limbourg) - Photo contemporaine.
À Namur, son œuvre prend une autre dimension. Le 11 novembre 1819, il installe Joséphine Sana et Élisabeth Berger dans une petite maison de la rue Puits-Connette, aujourd’hui rue Fumal, afin d’y créer un atelier de couture destiné aux jeunes filles pauvres de la paroisse. Il les envoie quelque temps se former à Louvain, puis fait restaurer et aménager leur maison avant d’y ouvrir l’atelier. Celui-ci accueille bientôt de nombreuses jeunes filles, auxquelles Dom Jérôme apporte une formation à la fois pratique, spirituelle et chrétienne.
Malgré la mort prématurée de Joséphine Sana en 1823, puis celle d’Élisabeth Berger en 1826, Dom Jérôme refuse d’abandonner l’œuvre. Sous la direction de Catherine Roosen, admise comme supérieure en août 1826, la communauté se consolide et accueille de nouvelles postulantes. Les demandes d’enseignement se multiplient et, en 1833, Dom Jérôme installe la communauté dans une maison plus vaste de la rue des Brasseurs, qui devient le berceau du futur pensionnat.
L’œuvre reçoit finalement la reconnaissance de l’autorité diocésaine. Le 9 septembre 1834, Mgr Barrett approuve pour trois ans la règle provisoire de la nouvelle communauté. La même année, seize jeunes femmes reçoivent l’habit des mains de Dom Jérôme et les huit premières prononcent leurs vœux pour trois ans. Reconnaissant la protection qu’il attribue à la Sainte Vierge dans l’accomplissement de son œuvre, Dom Jérôme donne à la communauté le nom d’Institut des Sœurs de Sainte-Marie de Namur.
La nouvelle congrégation commence rapidement à essaimer, avec notamment une première maison à Châtelet. Au fil des décennies, l’Institut s’étend bien au-delà de la Belgique : aux États-Unis en 1863, au Texas en 1873, au Canada en 1886, en Angleterre en 1896 et au Congo en 1923. L’œuvre fondée par Dom Jérôme prend ainsi une dimension internationale, bien au-delà de ce qu’avait pu laisser espérer la modeste maison de la rue Puits-Connette.
La santé de Nicolas Minsart décline rapidement à la fin de sa vie. Le 22 décembre 1836, il vient pour la dernière fois auprès de ses filles spirituelles afin de présider une cérémonie de prise d’habit et de profession. Bientôt contraint de garder la chambre, il consacre ses dernières forces à la prière, son bréviaire et les Entretiens spirituels du Père Nouet ne le quittant plus.
Il s’éteint à Namur le 11 mai 1837, à l’âge de 68 ans. À l’annonce de sa mort, amis, protégés et personnes qu’il avait secourues affluent au presbytère pour rendre un dernier hommage à celui qui avait consacré sa vie à leur venir en aide. Selon sa volonté, il est inhumé au monastère de Colen, dans le Limbourg.
Ceux qui l’ont connu ont conservé de Dom Jérôme le souvenir d’un homme à la fois bon et énergique, simple et déterminé, dont la foi profonde soutenait une volonté infatigable. Son existence fut consacrée au relèvement de la vie religieuse après les bouleversements révolutionnaires : restauration des sanctuaires, soutien aux pauvres et aux malades, instruction chrétienne des enfants et fondation de communautés religieuses.
Sa charité, exercée sans recherche de reconnaissance personnelle, s’adressait à tous ceux qui avaient besoin de son aide. Sa prudence, son sens de la justice et son discernement faisaient de lui un guide apprécié, tandis que sa persévérance lui permettait de poursuivre ses œuvres malgré les difficultés. Mais il plaçait au-dessus de toutes ces qualités une profonde humilité. L’humilité, la simplicité et la pauvreté furent les vertus auxquelles il resta particulièrement attaché.
Ainsi s’achève la vie de Nicolas-Joseph Minsart, devenu Dom Jérôme, dont l’œuvre survécut à sa disparition et dont le souvenir demeura lié au renouveau religieux et à l’éducation chrétienne dans la Belgique du XIXᵉ siècle.
Dom Jérôme (Nicolas-Joseph Minsart) - Gravure du XIXe siècle restaurée